Emile Nelligan (1879 – 1941)
La tristesse a jeté sur mon cœur ses longs voiles
Et les croassements de ses corbeaux latents ;
Et je rêve toujours au vaisseau des vingt ans,
Depuis qu’il a sombré dans la mer des Etoiles.
Oh ! Quand pourrai-je encor comme des crucifix
Etreindre entre mes doigts les chères paix anciennes,
Dont je n’entends jamais les voix musiciennes
Monter dans tout le trouble où je geins, où je vis ?
Et je voudrais rêver longuement, l’âme entière,
Sous les cyprès de mort, au coin du cimetière
Où gît ma belle enfance au glacial tombeau.
Mais je ne pourrai plus ; je sens des bras funèbres
M’asservir au Réel, dont le fumeux flambeau
Embrase au fond des Nuits mes bizarres Ténèbres !
Emile Nelligan, nous invite ici dans sa folie.
Il exprime le regret de ses années d’enfance et d’adolescence. La métaphore du « vaisseau des vingt ans » fait une claire allusion à son poème « le vaisseau d’or », écrit sur ce thème :
Que reste-t-il de lui dans la tempête brève ?
Qu’est devenu mon cœur, navire déserté ?
La tragique impossibilité du retour en arrière s’impose dans le champ lexical de la mort et de la tristesse : « je geins », « cyprès de mort », « cimetière », « glacial tombeau », « bras funèbres », « Ténèbres ».
Le poète ne peut échapper au cauchemar de sa schizophrénie, dont les « longs voiles » se dressent devant la réalité : « croassements » des « corbeaux latents » (latents parce que, sans réels, ils sont toujours prêts à se manifester), le « trouble », « bras funèbres », « fumeux flambeau », « bizarres Ténèbres ».
La schizophrénie devient poignante dans le deuxième tercet. En effet, qui tient le « fumeux flambeau » ? Sont-ce les « bras funèbres », donc la confusion du poète ? Est-ce le « Réel » ? La construction de la phrase ne permet pas de trancher. Ainsi, Emile Nelligan nous dit à la fois que les « bizarres Ténèbres » viennent bien de son cerveau malade, et qu’elles lui semblent venir du « Réel ». Il se déclare « asservi » au réel par les « bras funèbres », alors qu’il est en fait asservi à une fantasmagorie. La confusion de son cerveau éclate dans le dernier vers où les « Ténèbres » « s’embrasent » « au fond des Nuits »…
Il y a dans ce poème la conscience de la maladie et la maladie elle-même. L’enfermement est total et dramatique.
Emile Nelligan était peut-être le plus maudit des poètes maudits. C’est ce qui alimente sa légende aujourd’hui encore.