Oscar Vladislas de Lubicz Milosz (1877-1939)
Les sept solitudes (1906)
Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale
Au cimetière étrange de Lofoten
L’horloge du dégel tictaque lointaine
Au cœur des cercueils pauvres de Lofoten
Et grâce aux trous creusés par le noir printemps
Les corbeaux sont gras de froide chair humaine
Et grâce au maigre vent à la voix d’enfant
Le sommeil est doux au morts de Lofoten.
Je ne verrai très probablement jamais
Ni la mer ni les tombes de Lofoten
Et pourtant c’est en moi comme si j’aimais
Ce lointain coin de terre et toute sa peine.
Vous disparus, vous suicidés, vous lointaines
Au cimetière étranger de Lofoten
– Le nom sonne à mon oreille étrange et doux.
Vraiment, dites-moi, dormez-vous, dormez-vous ?
– Tu pourrais me conter des choses plus drôles
Beau claret dont ma coupe d’argent est pleine
Des histoires plus charmantes ou moins folles ;
Laisse-moi tranquille avec ton Lofoten.
Il fait bon. Dans le foyer doucement traine
La voix du plus mélancolique des mois.
– Ah ! les morts, y compris ceux de Lofoten –
Les morts, les morts sont au fond moins morts que moi.

Les îles Lofoten se trouvent en Norvège au nord du cercle polaire. La nuit polaire y dure un mois. A proximité de ces îles se trouve un maelstrom très connu (courant marin très dangereux).
Pourquoi Mislosz a-t-il choisi ces îles pour y placer le séjour des morts ? Parce que c’est loin, mystérieux, parce que le nom est « étrange et doux » ?
Le nom « Lofoten » revient une fois par strophe, toujours en fin de vers, formant la rime assourdie « en », contribuant à créer l’atmosphère onirique de ce poème. Milosz utilise d’autres procédés dans le même but :
- Des vers de onze syllabes (endécasyllabes) : c’est un vers sans césure possible, déséquilibré, presque bancal, qui met le lecteur un peu mal à l’aise.
- Des répétitions (épanalepses) : « dormez-vous, dormez-vous ? », « les morts, les morts ».
- Des qualificatifs illogiques (hypallages) : « pluie vieille », « cercueils pauvres », « maigre vent ».
Le poète nous entraîne dans ce lieu, tantôt « étrange », tantôt « étranger », un lieu intérieur (« c’est en moi »), un lieu inquiétant (« noir printemps », « corbeaux », « froide chair humaine », « suicidés »), inhospitalier (« pluie vieille et sale », « trous creusés », « maigre vent »).
Dans ce cimetière, les morts ne sont pas vraiment morts (« le sommeil est doux », « dormez-vous, dormez-vous ? », « les morts sont au fond moins morts que moi »), ce qui rajoute à l’atmosphère de sombre légende nordique.
Nous revenons dans la réalité à la cinquième strophe. Le poète apostrophe son verre de vin en se moquant de lui-même. On comprend qu’il se trouve dans un logis agréable (« il fait bon »), en proie à de noires pensées, dont il ne parvient pas à se défaire…
Milosz a le vin triste…