Rimbaud – Voyelles

Arthur Rimbaud (1854 – 1891)

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
– O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !




En voilà un curieux sonnet. Qu’a bien pu vouloir nous dire le jeune Rimbaud ? Il a mis tellement de choses dans ce peu de vers qu’il est difficile de s’y retrouver. Mettons un peu d’ordre dans ce bazar !

1
Aucune des couleurs ne contient la voyelle qui lui est attribuée : petit jeu innocent ? Ne serait-ce pas plutôt pour nous dire que la réalité est parfois cachée ?

2
L’ordre des voyelles n’est pas celui de notre alphabet. La lecture du dernier vers nous le confirme : on va de l’alpha à l’oméga (comme chez les Grecs anciens), donc de l’origine à l’aboutissement, du rien au tout.

3
La succession des couleurs et des thèmes abordés va du noir au bleu :

  • Noir : le néant, la pourriture, la terre
  • Blanc : l’enfance, la pureté
  • Rouge : la guerre, la violence, l’amour
  • Vert : l’espace, la nature, la tranquillité, l’âge qui avance,
  • Bleu : l’azur, le ciel, la transcendance (le violet au-delà du bleu : « Ses Yeux » avec des majuscules, peut-être ironiques chez cet anticlérical assumé).

4
Les sens sont présents à chaque vers :

  • L’odorat : « puanteurs cruelles », « vapeurs »
  • Le toucher : « glaciers », « frissons », « vibrements »
  • Le goût : « sang craché »
  • La vue : « lèvres belles », les couleurs des voyelles,
  • L’ouïe : « strideurs », « silences », « qui bombinent »

5
Les états d’âme et les sentiments sont également omniprésents : « candeurs », « rois blancs » (puissance, pouvoir, majesté), « rires », « lèvres belles » (amour), « sang craché » (souffrance), « colère », « ivresses », « pénitentes », « paix », « studieux », jusqu’à la transcendance finale.

6
Les activités humaines sont évoquées : « lances » (guerre), « cycles », « paix », « pâtis » (agriculture), « mers virides » (pêche, exploration, navigation), « alchimie » (science), « Silences (…) des Anges » (prière).

7
Les lieux de vie sont visités : « tentes », « glaciers » (montagnes), « mers », « pâtis ».

8
La syntaxe est bousculée, chaotique, la phrase unique est constituée d’une longue énumération au rythme irrégulier, sans aucun verbe (sauf « je dirai »). Pour accentuer l’impression de désordre, les adjectifs ne correspondent pas toujours à leur substantif (hypallage) : « mouches éclatantes », « puanteurs cruelles », « glaciers fiers », « ivresses pénitentes ». Cependant, la lecture est très musicale :

  • Grâce à plusieurs allitérations (« f », « r », « v ») ou assonances (« i », nasales au deuxième quatrain et au deuxième tercet),
  • Grâce à des rimes léonines (les syllabes sont exactement les mêmes) : voyelles / cruelles / ombelles / belles, éclatantes / latentes / tentes / pénitentes, virides / rides, étranges / anges.

7
Rimbaud invente des mots, mais en veillant à ce qu’on en comprenne bien le sens : « bombinent », « vibrements », « strideurs » (« viride » n’est pas un néologisme : cela signale une couleur de nuance verte). 

Comme il l’annonce dans le vers :

Je dirai quelque jour vos naissances latentes

Rimbaud réinvente un monde (référence à « l’alchimie ») ; il observe l’univers sensible ; il broie, il malaxe toute cette argile pour en extraire du neuf, du révolutionnaire ; il prétend ne disposer pour seul outil que de cinq voyelles ; en y couchant les couleurs, il réinterprète ce qu’il voit, ce qu’il sent, ce qu’il entend.

Nous sommes dans un chaos, une création anarchique sous certains aspects, mais harmonieuse à d’autres égards (la musique du poème). C’est la naissance d’un monde créé de toutes pièces par un démiurge.

Ce monde pourrait être réel (celui auquel aspire Rimbaud après la Commune), il sera surtout poétique par un réinvention artistique, ce que commence à faire ce sonnet-fouillis.

Victor Hugo l’avait dit : « Un poète est un monde enfermé dans un homme ».

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