Anouilh – La cigale

Jean Anouilh (1910 -1987)
Fables (1962)

La cigale ayant chanté 
Tout l’été, 
Dans maints casinos, maintes boîtes 
Se trouva fort bien pourvue 
Quand la bise fut venue. 
Elle en avait à gauche, elle en avait à droite, 
Dans plusieurs établissements. 
Restait à assurer un fécond placement. 
Elle alla trouver un renard, 
Spécialisé dans les prêts hypothécaires 
Qui, la voyant entrer l’œil noyé sous le fard, 
Tout enfantine et minaudière, 
Crut qu’il tenait la bonne affaire. 
« Madame, lui dit-il, j’ai le plus grand respect 
Pour votre art et pour les artistes. 
L’argent, hélas ! n’est qu’un aspect 
Bien trivial, je dirais bien triste, 
Si nous n’en avions tous besoin, 
De la condition humaine. 
L’argent réclame des soins. 
Il ne doit pourtant pas, devenir une gêne. 
À d’autres qui n’ont pas vos dons de poésie 
Vous qui planez, laissez, laissez le rôle ingrat 
De gérer vos économies, 
À trop de bas calculs votre art s’étiolera. 
Vous perdriez votre génie. 
Signez donc ce petit blanc-seing 
Et ne vous occupez de rien. » 
Souriant avec bonhomie, 
« Croyez, Madame, ajouta-t-il, je voudrais, moi, 
Pouvoir, tout comme vous, ne sacrifier qu’aux muses ! » 
Il tendait son papier. « Je crois que l’on s’amuse », 
Lui dit la cigale, l’œil froid. 
Le renard, tout sucre et tout miel, 
Vit un regard d’acier briller sous le rimmel. 
« Si j’ai frappé à votre porte, 
Sachant le taux exorbitant que vous prenez, 
C’est que j’entends que la chose rapporte. 
Je sais votre taux d’intérêt. 
C’est le mien. Vous l’augmenterez
Légèrement, pour trouver votre bénéfice. 
J’entends que mon tas d’or grossisse. 
J’ai un serpent pour avocat. 
Il passera demain discuter du contrat. » 
L’œil perdu, ayant vérifié son fard, 
Drapée avec élégance 
Dans une cape de renard 
(Que le renard feignit de ne pas avoir vue), 
Elle précisa en sortant : 
« Je veux que vous prêtiez aux pauvres seulement… » 
(Ce dernier trait rendit au renard l’espérance.) 
« Oui, conclut la cigale au sourire charmant, 
On dit qu’en cas de non-paiement 
D’une ou l’autre des échéances, 
C’est eux dont on vend tout le plus facilement. » 

Maître Renard qui se croyait cynique 
S’inclina. Mais depuis, il apprend la musique.



Si vous aimez les fables de La Fontaine, vous allez adorer celles de Jean Anouilh… et particulièrement celle-ci, plus mordante encore que celles du Maître !

L’auteur ne s’encombre d’aucune règle : les rimes sont suivies, alternées ou embrassées, sans rythme précis, les vers sont majoritairement de huit ou douze pieds, parfois de sept pieds, les figures de style sont quasiment absentes (sauf bien entendu la cigale et le renard, métaphores filées du propriétaire et du banquier).

Seul compte le caractère alerte du récit, qui nous emmène, sans répit, vers toujours plus de cynisme et de méchanceté… 

Impitoyable Jean Anouilh !

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