José Maria de Hérédia (1842 – 1905)
Les Trophées (1893)
Pour me conduire au Raz, j’avais pris à Trogor [1]
Un berger chevelu comme un ancien Évhage [2] ;
Et nous foulions, humant son arôme sauvage,
L’âpre terre kymrique [3] où croît le genêt d’or.
Le couchant rougissait et nous marchions encor,
Lorsque le souffle amer me fouetta le visage ;
Et l’homme, par-delà le morne paysage
Étendant un long bras, me dit : Sell euz ar mor !
Et je vis, me dressant sur la bruyère rose,
L’Océan qui, splendide et monstrueux, arrose
Du sel vert de ses eaux les caps de granit noir ;
Et mon cœur savoura, devant l’horizon vide
Que reculait vers l’Ouest l’ombre immense du soir,
L’ivresse de l’espace et du vent intrépide.
[1]Trogor : un hameau de la commune de Plogoff, près de la pointe du Raz.
[2]Une classe de Gaulois nommée entre les druides et les bardes, qui avait pour principale fonction l’étude de l’astronomie, des choses naturelles et de la divination. (Littré)
[3]Kymrique : relatif aux Cimbres, une peuplade antique originaire du Danemark actuel.

La pointe du Raz
Hérédia était très attaché à la Bretagne ; il l’a visitée à pied en 1862 et fit plusieurs séjours à Douarnenez, seul, puis en famille, entre 1866 et la fin du siècle. Il n’est donc pas étonnant qu’il lui ait consacré plusieurs sonnets.
« Armor » nous entraîne sur la pointe du Raz, d’abord dans une ambiance d’antique légende celtique, où Hérédia ne s’embarrasse pas de vraisemblance : la Bretagne n’a jamais été « kymrique » (les Cimbres n’y ont pas mis les pieds), et « l’Evhage » du poème a surtout pour mérite d’être désigné par un substantif rare et mystérieux. En réalité, Hérédia s’amuse à juxtaposer des noms inconnus du lecteur afin de le plonger dans une atmosphère étrange, presque inquiétante.
Il prolonge son dessein en terminant le deuxième quatrain d’une phrase mystificatrice en breton, qui signifie tout simplement : « Regarde la mer ! ». Evidemment, le « long bras » du berger annonce le vaste océan…
Là s’arrête l’exotisme porté jusqu’au sixième vers par des alexandrins classiques qui vont perdre leur régularité en même temps que le poète se dresse, saisi par la vision soudaine de l’océan « splendide et monstrueux » : les vers du premier tercet sont haletants, comme la respiration du marcheur essoufflé par l’effort. Hérédia insiste dans le onzième vers, dont les mots sont tous des monosyllabes (sauf « granit »).
Après ce moment de surprise, le calme revient dans le rythme, lorsque le poète conclut sur l’immensité qui s’ouvre à lui, et qu’il élargit encore par le « vide » de l’horizon qui « recule vers l’Ouest ».
On note le jeu des couleurs, qui se refroidissent de l’or jusqu’au noir, progressant avec le crépuscule : « genêt d’or », « le couchant rougissait », « bruyère rose », « sel vert » (hypallage), « granit noir », « ombre immense ».
Ce n’est ni le plus inspiré ni le plus épique des sonnets de Hérédia. Il parvient cependant à nous faire ressentir comment, partant d’une atmosphère et d’un lieu très particuliers, il est entraîné vers un saisissement de valeur universelle devant l’immensité de l’espace et le « vent intrépide ».