Labé – Baise m’encore

Louise Labé (1524 – 1566)

Baise m’encor, rebaise-moi et baise ;
Donne m’en un de tes plus savoureux,
Donne m’en un de tes plus amoureux :
Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.

Las ! te plains-tu ? Çà, que ce mal j’apaise,
En t’en donnant dix autres doucereux.
Ainsi, mêlant nos baisers tant heureux,
Jouissons-nous l’un de l’autre à notre aise.

Lors double vie à chacun en suivra.
Chacun en soi et son ami vivra.
Permets m’Amour penser quelque folie :

Toujours suis mal, vivant discrètement,
Et ne me puis donner contentement
Si hors de moi ne fais quelque saillie.

Auguste Rodin – Le baiser

Louise Labé, grande bourgeoise, femme de culture, figure centrale de l’intelligentsia lyonnaise, familière des grands intellectuels de son époque, savait utiliser son aura pour vivre libre. Elle le fait dans ce poème avec une licence particulièrement audacieuse.

Le lecteur est invité alors que les amants sont en pleine action : « Baise m’encor ». Dans ce soliloque amoureux adressé à l’amant, le baiser occupe la place centrale. L’amoureuse en réclame un, en promet quatre, puis dix. La vigueur de l’étreinte est soulignée par les anaphores du premier vers (« baise… »)  et l’insistance des deuxième et troisième vers. L’ambiance est rendue plus torride encore par les superlatifs (« les plus savoureux », « les plus amoureux ») et l’allusion à la chaleur des « braises ». La douceur mouillée de l’allitération des « b », au premier vers, lui rend cependant un caractère plus doucement sensuel.

Bien qu’elle réclame les baisers avant de les rendre, la femme, contrairement à l’usage de l’époque est à l’initiative. Les rimes féminines encadrent les rimes masculines comme pour mieux nous le signifier.

L’élan irrépressible se poursuit dans le deuxième quatrain, avec cependant une distance qui prend lentement le dessus : « te plains-tu ? ». Louise évoque l’apaisement, materne son amant, dans un cinquième vers au rythme oppressé comme la respiration d’une amante après l’exaltation amoureuse. Les baisers deviennent « doucereux », « heureux ».

Les images brûlantes de la première strophe laissent place à la réflexion, à la contemplation. L’échange presque violent exposé dans les deux quatrains (« donne m’en un », « je t’en rendrai ») fait place au partage (« mêlant nos baisers », « jouissons-nous l’un de l’autre »). Après la fureur érotique, la poétesse approfondit la relation, décrite comme duale et fusionnelle à la fois.

Pour marquer ce temps de réflexion, elle utilise le futur, tranchant avec l’impératif des quatrains.

Les vers 8, 9 et 10, à cheval sur les quatrains et les tercets se répondent alors, ramenant au réel, après la pulsion irraisonnée, qui s’avère n’avoir été qu’un fantasme, un rêve, comme le montre le curieux vers 11, au double sens :

  • « Permets, mon Amour, que je pense à une folie »,
  • « Permets à mon Amour d’être fou »…

La majuscule sur « Amour » ne nous éclaire pas vraiment.

Quelle que soit l’interprétation, l’irréelle « folie » érotique est explicitée dans la conclusion. « Vivant discrètement », Louise vit mal son amour caché : elle a besoin de laisser exploser son trop plein de désir, et le sonnet s’achève sur le double sens du mot « saillie » :

  • Nous dirions aujourd’hui que c’est une « sortie » à valeur cathartique (l’appel aux baisers n’était que verbal, imaginaire, mais authentiquement libérateur).
  • Mais c’est aussi le terme utilisé pour un coït animal : Louise souffre physiquement d’un désir inassouvi.

C’est peut-être à cet endroit que Louise Labé s’avère la plus audacieuse. Elle sort définitivement de l’amour courtois pour exiger une liberté totale pour la femme.

Certains, encore aujourd’hui, estiment que « Louise Labé » n’est qu’un pseudonyme derrière lequel se cacheraient quelques poètes « hommes ». Son œuvre est-elle si libératrice qu’elle ne puisse être attribuée à une femme ? Mais peut-on croire qu’un homme aurait exprimé avec tant de justesse l’exigence de plaisir féminin (n’est pas Louis Calaferte qui veut) ?

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