Jean Richepin (1849 – 1926)
La mer (1886)
Ciel d’encre. Flots de poix. Foutu quart de brume !
La mer épaisse colle aux flancs du bateau
En gargouillant ainsi que lorsqu’on fait eau.
Dans l’air visqueux et sourd la cloche s’enrhume.
Tout grillé que je suis, il fait mucre [1] et froid.
Je sens m’entrer partout ce noir qu’il faut fendre.
Je suffoque, engoncé comme en un scaphandre,
Cuirassé d’un prélart [2], casqué du suroît [3].
On croirait respirer des paquets de plume.
Des lunettes de plomb vous bouchent les yeux.
Le feu blanc du grand mât semble au fond des cieux
Un astre qui, lointain, meurt et se rallume.
Soudain, tout près de nous, un sanglot dolent [4]
En sons entrecoupés râle et s’effiloche.
À bâbord ? À tribord ? Qui sait ? Tinte, cloche.
Un grand fantôme gris passe en nous frôlant.
Ohé, l’ami, bonsoir ! Ta cloche s’enrhume.
Nous nous sommes donné tous deux de l’émoi.
Bonsoir, vieux, sans nous voir. De quart, comme moi ?
Ciel d’encre. Flots de poix. Foutu quart de brume !
[1] Mucre : moite, humide.
[2] Prélart : Bâche goudronnée dont on se sert pour préserver de l’eau des marchandises, des embarcations, des voilures, etc.
[3] Suroît : chapeau ciré, qui protège la nuque.
[4]Dolent : qui se sent malheureux et cherche à se faire plaindre.

Jean Richepin connaissait la mer : il venait souvent passer des vacances à Pléneuf-Val-André (Côtes-du-Nord), où il est d’ailleurs enterré. Il a consacré à la mer un recueil entier publié en 1886.
Dans cet ouvrage, les poèmes du chapitre « Etant de quart » racontent la rêverie de l’homme de veille (le pilotin : un officier en formation) qui, sur le pont, observe la nuit :
Te voilà de quart, pilotin.
Jusqu’à quatre heures du matin.
Pour rendre les minutes brèves,
Que faire en guignant le compas ?
Sommeiller ? Tu ne le dois pas.
Rêver ? Oui. Vas-y de tes rêves !
Jean Richepin connaissait certainement Dahouët, petit port de pêche de la commune de Pléneuf, qui armait des goélettes pour la pêche à la morue des mers d’Islande et de Terre-Neuve. Il a pu parler avec des marins… Plus que le froid et la tempête, c’est le brouillard que craignaient ces hommes : il cachait le danger, il égarait les pêcheurs sur leurs doris…
Le poème nous fait vivre l’ambiance étrange d’une nuit de brume, où tout est poisseux (« flots de poix », « mer épaisse » qui « colle au navire », « l’air visqueux », « ce noir qu’il faut fendre », « respirer des paquets de plume »). Le matelot est gelé sur le pont, l’impression de froid est rendue par l’allitération des « r », en début de deuxième strophe. De plus, la vue est bouchée (« lunettes de plomb »), rajoutant à l’ambiance inquiétante.
Le malaise du marin est transmis au lecteur par les vers de onze pieds (endécasyllabes), sans musicalité, boiteux, et leur découpage irrégulier.
L’événement de cette nuit de veille est le passage effrayant d’un autre bateau. La soudaineté de la vision est rendue par la répétition des « s » dans la quatrième strophe. Le navire qui passe rappelle les funestes histoires de bateaux fantômes (« sanglot dolent », « râle et s’effiloche » – comme une voile qui bat au vent -, « fantôme gris »).
Avec des accents qui nous rapprochent de Tristan Corbière, les points d’interrogation nous disent le moment de panique de l’homme sur le pont. Il en appelle à la cloche : dans ces circonstances, c’était un accessoire indispensable pour prévenir le danger, raison pour laquelle elle est citée trois fois.
Dans les derniers vers, le marin laisse éclater son soulagement quand le danger est passé. Il joue les fanfarons après son « émoi » : le dialogue avec l’autre bateau, déjà loin, est évidemment impossible. Le veilleur se contente d’interpeller son homologue, en insistant sur la fraternité des gens de mer (« l’ami, bonsoir », « bonsoir vieux », « de quart comme moi ? »).
Le tout dernier vers reprend le premier : la nuit de veille reprend, dans la brume morne et dangereuse…
Les biographes de Richepin ne le signalent pas comme un voyageur ni un marin. Mais il s’est soigneusement documenté. Voulant composer sur la mer, il s’est penché, comme toujours dans son œuvre, sur le sort des humbles, de ceux qui souffrent : c’est le sens de ce poème qui nous fait appareiller bien loin des mers romantiques…