Pierre Emmanuel (1916 – 1984)
Visage nuage (1956)
Fragments d’une passion.
J’ai vu sur terre la gangrène des charniers
J’ai vu le ciel encrassé de cendre humaine
J’ai vu l’haleine des superbes
Embuer de sang l’univers
J’ai vu pourrir le cœur des puissants sur leurs lèvres
J’ai vu des hommes qu’on disait sages
Parce qu’ils marchaient entre les flaques de sang
J’ai vu les justes humer les massacres
Comme si le large leur gonflait les poumons
J’ai vu les bons jeter Dieu en avant
Et c’était une marée d’extermination
Ils étaient vêtus du lin blanc des paroles
Pour que le sang ne les salît pas
J’ai ouvert la bouche Dieu m’est témoin
J’ai voulu parler
Mon cœur n’en pouvait plus d’être un cœur d’homme
Il voulait éclater sur les hommes
En un cri à fendre le ciel
Mais l’air m’a mis son poing dans la gorge
Il m’a tiré du cœur des mots de mensonge
Que j’ignorais
Il les a mis dans ma bouche
Et je les ai dits
Je serais mort plutôt que de les dire
Et je les ai dits
A mon tour j’ai changé les mots en charogne
L’âme humaine faite de mots
Pourrit par ma faute à la face de Dieu
Je suis devenu ce parleur
Qui a perdu le sens de la Parole
Mes yeux sont le miroir du mensonge
Et mes oreilles l’écho du mensonge
Et ma bouche le creuset du mensonge
Et mon âme gorgée de mensonge
Ecume aux lèvres de Dieu mourant
Qui profère un seul mot sans mentir ?
Qui oserait crier vers la Croix :
Je n’ai pas tué le Verbe ?
J’ai tué le Verbe de Dieu
Je suis un assassin comme les autres
Mais tous ne savent pas qui meurt par eux
Moi
Je le sais.
Pierre Emmanuel est un auteur que la foi n’a jamais abandonné. Enseignant et journaliste, il fut élu à l’Académie Française en 1968. Il fut toujours fidèle à l’esprit de la Résistance, où il fut très actif, ce qu’évoque d’ailleurs le poème « Je sais »…
Il a sous-titré son texte : « Fragments d’une passion ». Différents dictionnaires nous donnent les définitions qui nous éclairent :
- « État affectif et intellectuel assez puissant pour dominer la vie mentale » : en effet, Emmanuel est ému à l’extrême dans cette poésie, et ne maîtrise qu’à grand peine son expression.
- « Souffrances, supplices qui précédèrent et accompagnèrent la mort de Jésus-Christ » : bien qu’aucune comparaison ne soit possible, le poète est en effet sujet à un grave tourment.
- « Amour intense » : l’amour de Dieu soutient la pensée du poète dans chaque vers. Aurait-il pu l’écrire sans cela ?
L’épisode auquel se réfère Emmanuel n’est qu’un moment, certes essentiel, de sa vie, et ne saurait représenter qu’une parcelle de passion, d’où le terme « fragments ».
Ce poème n’est qu’un long cri de remords et de honte : des thèmes bien rares en poésie ! Il commence cependant par un cri de colère.
La première strophe est une allusion directe à la période de la guerre, d’où Pierre Emmanuel ne retient ici que la lâcheté des hommes, et plus précisément des hommes d’église (« des hommes qu’on disait sages », « vêtus du lin blanc des paroles », « les justes », « j’ai vu les bons jeter Dieu en avant »). On note que le « lin blanc » est celui « des paroles », et non de « la Parole », dont il sera question plus loin. Le poète signifie ainsi l’indignité des ecclésiastiques, qui s’écartent du « Verbe ».
Il leur reproche très clairement d’avoir fermé les yeux sur les « massacres », dont il utilise le champ lexical avec une insistance exaspérée : « charniers », « cendre humaine », « embuer de sang », « flaques de sang », « marée d’extermination ». Il fait très clairement allusion aux camps de concentration : souvenons-nous que la papauté n’est jamais parvenue à se dédouaner totalement d’un certaine complaisance à l’égard du nazisme (tandis que de nombreux chrétiens, notamment Pierre Emmanuel, résistaient héroïquement).
Le poète exprime sa rage par l’anaphore « j’ai vu », qui a un autre usage : il a seulement « vu » la lâcheté des dignitaires. Il sous entend que, pendant ce temps, lui s’engageait. Il juge que son comportement à l’époque a été cohérent, ce qui ne rend que plus grave à ses yeux la trahison qu’il s’attribue par la suite. En même temps, parlant à la première personne, il engage sa parole, dont il ne veut pas qu’on la mette en doute.
Continuant de parler à la première personne, il change complètement de ton dans la deuxième strophe. Il se raconte révolté (« j’ai voulu parler », « mon cœur n’en pouvait plus (…) il voulait éclater », « en un cri »).
C’est « l’air », et plus précisément sa brutalité (« son poing dans la gorge ») qui l’a contraint au silence, donc l’atmosphère ambiante, l’opinion générale, l’opinion aussi de l’église catholique, celle qu’on ne peut remettre en cause sans créer un scandale. « L’air » c’est également l’apparence qu’il fallait sauver…
Pierre Emmanuel en vient donc à ses remords, sur lesquels il insiste par la répétition (« et je les ai dits ») et par l’antithèse (« je serais mort plutôt que de les dire / et je les ai dits ».
Ce remords se change en honte dans la troisième strophe : retrouvant le vocabulaire de la mort (« charognes », « pourrit », et plus loin : « je suis un assassin comme les autres »), il se sent ravalé au rang de ceux qu’il dénonçait ; il est lui-même un « mensonge » (mot cinq fois répété dans le poème) au fond de son être (ses yeux, ses oreilles, sa bouche, son âme).
Ce qui paraît une antithèse n’en est pas vraiment une :
Je suis devenu ce parleur
Qui a perdu le sens de la Parole
Car il ne s’agit pas de la même « parole » : il distingue nettement les mensonges et le Verbe auquel est consacré la fin du poème.
En effet, dans sa réflexion sur son mensonge, Emmanuel revient au fondement de la foi chrétienne. L’évangile de Saint-Jean commence par ces mots :
Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu.
Par conséquent, mentir, c’est tuer le Verbe, c’est tuer Dieu.
Il apostrophe donc les puissants de la première strophe : « Qui oserait crier vers la Croix : je n’ai pas tué le Verbe », et retourne son cri contre lui même : « J’ai tué le Verbe de Dieu, je suis un assassin comme les autres ».
Il n’y a aucune ambiguïté dans la conclusion : la hiérarchie catholique a été complice du Crime. Lui, Pierre Emmanuel, en se refusant à les dénoncer, se sent leur complice. Tous ont tué leur « Dieu mourant » pour racheter leur faute…
Malheureusement, l’église catholique ayant réfléchi durant 376 ans avant de donner raison à Galilée, il y a peu de chances que quiconque console Pierre Emmanuel avant l’année 2322… Dommage.