Joachim du Bellay (1522-1560)
Les regrets (1558)
Las, où est maintenant ce mépris de Fortune [1] ?
Où est ce cœur vainqueur de toute adversité,
Cet honnête désir de l’immortalité,
Et cette honnête flamme au peuple non commune ?
Où sont ces doux plaisirs qu’au soir sous la nuit brune
Les Muses me donnaient, alors qu’en liberté
Dessus le vert tapis d’un rivage écarté
Je les menais danser aux rayons de la Lune ?
Maintenant la Fortune est maîtresse de moi,
Et mon cœur, qui soulait [2] être maître de soi,
Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuient.
De la postérité je n’ai plus de souci,
Cette divine ardeur, je ne l’ai plus aussi,
Et les Muses de moi, comme étranges [3], s’enfuient.
[1]La Fortune : le Sort, le Destin.
[2]Souler : être coutumier de, avoir l’habitude de…
[3]Etranges : étrangères.
Lorsque Joachim du Bellay compose ce poème, il se trouve à Rome, secrétaire de son oncle, ambassadeur et cardinal. Il s’ennuie ferme et n’a qu’une envie : rejoindre son Anjou natal, ce qu’il saura si bien exprimer dans « Heureux qui comme Ulysse… ».
Ce sonnet est un manifeste de désenchantement et de découragement.
Les deux quatrains nous parlent du passé sous forme de douloureuses interrogations. Il se sent désormais loin des états d’esprit qu’il décrit, qui ne lui appartiennent plus : en attestent les pronoms démonstratifs répétés. Cette plainte élégiaque le lasse et l’obsède, ce qu’il souligne en allongeant ses phrases au cours de ces deux strophes.
Il était alors plein d’allant, libre de son destin, méprisant la gloire (« mépris de Fortune »). Il avait confiance dans sa haute conception du métier de poète, se sentait faire partie d’une élite (« honnête flamme au peuple non commune »).
Il regrette surtout la perte de son inspiration qu’il exprime dans l’allégorie des Muses. C’était alors lui qui menait la danse, qui dirigeait librement leurs ébats. Elle lui « donnaient » de « doux plaisirs », dans l’ambiance presque érotique évoquée dans les quatrième et cinquième vers.
Le ton change dans les tercets, avec la rupture imposée par l’adverbe « maintenant ». De l’imparfait, le temps passe au présent. Nous sommes désormais affrontés à l’antithèse des quatrains :
- Le « mépris de fortune » est devenu une « Fortune maîtresse de moi ».
- Le « cœur vainqueur » est esclave (« cœur serf »).
- Il vainquait « toute adversité » : il est en proie à « mille maux et regrets ».
- Les « Muses » s’enfuient, qui obéissaient au poète.
- La perte de la « divine ardeur » (du verbe « ardre » : brûler) qu’il n’a plus répond négativement à « cette honnête flamme ».
- Il désirait l’immortalité : il ne croit plus en sa « postérité ».
- Il se croyait appartenir à une élite : il n’est plus qu’un serf…
Et alors qu’un sonnet se termine ordinairement par un vers éclatant, résumant l’ensemble et ouvrant des perspectives, nous lisons ici un alexandrin désabusé sur l’inspiration enfuie…
Pourtant… Pourtant c’est lors de ce malheureux séjour à Rome que Joachim du Bellay crée ses plus belles pages.
Il n’est pas le seul poète à avoir douté de son art, et d’avoir exprimé ses doutes en de magnifiques vers. Souvenons nous de Mallarmé, se plaignant sur
(…) la clarté déserte de [sa] lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend…