José Maria de Hérédia (1842 – 1905)
Les Trophées (1893)
La myrrhe a parfumé leurs membres assouplis ;
Elles rêvent, goûtant la tiédeur de décembre,
Et le brasier de bronze illuminant la chambre
Jette la flamme et l’ombre à leurs beaux fronts pâlis.
Aux coussins de byssus [1], dans la pourpre des lits,
Sans bruit, parfois un corps de marbre rose ou d’ambre
Ou se soulève à peine ou s’allonge ou se cambre ;
Le lin voluptueux dessine de longs plis.
Sentant à sa chair nue errer l’ardent effluve,
Une femme d’Asie, au milieu de l’étuve,
Tord ses bras énervés en un ennui serein ;
Et le pâle troupeau des filles d’Ausonie [2]
S’enivre de la riche et sauvage harmonie
Des noirs cheveux roulant sur un torse d’airain.
[1]Depuis l’antiquité, les Italiennes des côtes de Campanie et de Sardaigne, filent et tissent en une luxueuse étoffe le byssus de certains coquillages : il s’agit des fibres par lesquelles l’animal se fixe à la roche.
[2]Ausonie : le nom antique de la Campanie.

Théodore Chassériau – Le Tepidarium,
« salle où les femmes de Pompéi venaient se reposer et se sécher en sortant du bain » (1853, Musée d’Orsay)
José-Maria de Hérédia, parnassien tardif, n’a composé qu’un seul recueil de poèmes : « Les Trophées », constitué de 118 sonnets et quatre autres poèmes. Il est connu pour sa capacité à condenser en quatorze vers une épopée héroïque. La beauté formelle de ses vers en fait un des poètes les plus étudiés dans les collèges…
Le « tepidarium » dont il s’agit ici est la pièce tiède des thermes romains, utilisée par les usagers pour se réchauffer ou se refroidir progressivement entre les pièces froides et chaudes. Dans la Rome antique, les thermes étaient des établissements indispensables à d’hygiène corporelle (bien que les microbes y circulassent à leur aise !) ; ils étaient aussi un facteur de mixité sociale. Les thermes n’étaient pas mixtes : selon les heures ou les jours, l’accès était réservés aux hommes ou aux femmes.
Pour l’instant, le tepidarium de Hérédia et réservé aux femme. Et comme dans les saunas de notre temps, il ne se passe pas grand chose… Le temps est ralenti, l’ambiance est assourdie, la moiteur et la tiédeur assoupissent les corps…
Les personnages sont plongés dans une atmosphère où les différentes sensations s’entremêlent et se superposent. Les premiers mots évoquent à la fois la chaleur (« tiédeur »), le luxe et la prégnance du parfum (« myrrhe »), propices à l’oisiveté (« elles rêvent ») et à la volupté (« membres assouplis »).
L’absence d’action se prolonge dans le deuxième quatrain. Tout le talent du poète s’y concentre dans un mélange d’impressions, par l’usage de locutions riches de sens et de jeux de sonorité. Les allitérations en « s » et « l » recréent le lent mouvement des corps sinueux et alentis. Après la description du somptueux décor (« coussins de byssus », « pourpre »), où les corps eux-mêmes sont œuvre d’art (« corps de marbre rose »), le septième vers évoque aussi bien l’oisiveté que la volupté :
Ou se soulève à peine ou s’allonge ou se cambre
Sur la finale de l’allitération des « s », semblable à une traîne de vapeur sur un corps moite, le regard se précise au premier tercet sur une belle Orientale et sa gestuelle lascive au « milieu de l’étuve », donc à la vue de toutes. Elle se distingue du « pâle troupeau » des indistinctes Latines à la peau blanche, hypnotisées dans le treizième vers dont tous les mots appellent à l’éveil des sensualités :
… S’enivre de la riche et sauvage harmonie
Il faut atteindre le dernier vers pour comprendre ce que préparait la savante hypallage des « bras énervés » du onzième vers : l’énervement de l’Asiate anticipe celui des Ausones, enivrées par la somptuosité de ses « noirs cheveux » et de son « torse » de bronze.
La métrique fluide et apaisante des alexandrins de José-Maria de Hérédia est simplement ridée de rares irrégularités (vers 2 et 5), comme l’atmosphère obsédante du tepidarium : il fallait cette maîtrise pour nous noyer dans l’univers des beautés antiques…