Paul Fort (1872 – 1960)
Ballades françaises (1896)
Écureuil du printemps, écureuil de l’été, qui domines la terre avec vivacité, que penses-tu là-haut de notre humanité ?
— Les hommes sont des fous qui manquent de gaieté.
Écureuil, queue touffue, doré trésor des bois, ornement de la vie et fleur de la nature, juché sur ton pin vert, dis-nous ce que tu vois ?
— La terre qui poudroie sous des pas qui murmurent.
Écureuil voltigeant, frère du pic bavard, cousin du rossignol, ami de la corneille, dis-nous ce que tu vois par-delà nos brouillards?
— Des lances, des fusils menacer le soleil.
Écureuil, cul à l’air, cursif et curieux, ébouriffant ton col et gloussant un fin rire, dis-nous ce que tu vois sous la rougeur des cieux ?
— Des soldats, des drapeaux qui traversent l’empire.
Écureuil aux yeux vifs, pétillants, noirs et beaux, humant la sève d’or, la pomme entre tes pattes, que vois-tu sur la plaine autour de nos hameaux ?
— Monter le lac de sang des hommes qui se battent.
Écureuil de l’automne, écureuil de l’hiver, qui lances vers l’azur, avec tant de gaieté ces pommes… que vois-tu ? — Demain tout comme Hier
Les hommes sont des fous et pour l’éternité.
Paul Fort en a coutume : il compose un poème bien réglé, six quatrains réguliers, en alexandrins, avec des rimes suffisantes en bonne et due forme, et prosifie ensuite sa création, sous la forme d’un dialogue. Celui-ci est bâti de façon très régulière : trois vers pour la question, un vers pour la réponse, sauf dans le dernier quatrain : la chute est irrégulière, manifestant la perturbation du poète prenant à son compte la morale signifiée par l’écureuil. La forme des vers épouse cette progression : très réguliers, avec hémistiches tout au long du poème, sauf à la fin où le rejet sur « ces pommes » brise le balancement des alexandrins.
Sous une apparente frivolité, nous découvrons donc une poésie à la composition particulièrement savante.
Cette forme très travaillée épouse un contenu lui même très élaboré.
Qui Paul fort choisit-il pour nous instruire de la guerre ? Un écureuil ! Voilà un animal qui ne représente rien, ne véhicule aucune charge symbolique, n’est associé à aucun défaut ou qualité humaine, si ce n’est son côté sympathique et joueur (comme dans « Spirou » !) [1]. Il est le personnage principal du poème, ce que nous rappelle l’anaphore insistante au début de chaque quatrain.
Strophe après strophe, Paul fort nous fait découvrir les attributs de son maître à penser :
- Il domine (« qui domines la terre », « que penses-tu là-haut », « juché sur ton pin vert », « que vois-tu sur la plaine »).
- Il est vif, gai, éveillé (« voltigeant », « avec vivacité », « gloussant », « yeux vifs, pétillants », « avec tant de gaieté »).
- Il est amusant, insolent : voyez la recherche sonore du vers « Ecureuil, cul à l’air, cursif et curieux » (avec la diérèse sur curi – eux).
- Il est beau comme la nature, dont il est une allégorie (« doré trésor des bois, ornement de la vie et fleur de la nature »)
- Il défend des valeurs sociales (« frère du pic bavard, cousin du rossignol, ami de la corneille »).
- Il est permanent, quasiment éternel (« Ecureuil du printemps, écureuil de l’été », « Ecureuil de l’automne, écureuil de l’hiver », « Demain tout comme hier »).
- Il est fondamentalement vivant (« ornement de la vie », « yeux vifs », « humant la sève d’or », « qui lance vers l’azur… »).
Ce personnage complexe est donc chargé de contradictions :
- Futile et frivole, il nous dispense la sagesse,
- Faible, il nous domine,
- Joyeux et gai, sa pensée est réfléchie,
- Toujours en mouvement, il est dépositaire de la permanence du monde,
- Sans statut symbolique, il est la vie, la nature, l’éternité.
Faut-il que les hommes soient fous pour qu’un écureuil leur fasse la leçon !
C’est en effet ce petit être insouciant que Paul Fort charge d’instruire les hommes. Il commence par une leçon de portée générale :
Les hommes sont des fous qui manquent de gaieté
Manque de gaieté : C’est de la folie ! Si les hommes étaient gais, ils ne feraient pas la guerre ! Voilà une maxime bien de Paul Fort, qui va l’illustrer ensuite.
Car, après avoir demandé à l’écureuil ce qu’il « pense », il lui demande à présent ce qu’il « voit » : quelles observations justifient une telle pensée ?
Les quatre réponses suivantes de l’écureuil suivent une progression dramatique : de « la terre qui poudroie », on passe au registre guerrier (« lances », « fusils », « soldats », « drapeaux », « empire »), et enfin au sinistre « lac de sang des hommes qui se battent ».
La dernière strophe est un effondrement… Le poète comprend que l’écureuil a raison. A la gaieté des « pommes » suspendues dans « l’azur » au début de l’avant-dernier vers, les deux protagonistes répondent ensemble. Le fait que la réponse est commune est habilement introduit par la position du tiret de dialogue, cette fois posé dans un endroit jusqu’alors réservé à la question.
Ce poème a été publié en 1896, alors que l’Europe était exempte de bruits de bottes. L’époque est gaie (la « Belle Epoque » !), inventive, positiviste, pacifique, créative… Paul Fort avait vingt-quatre ans, il n’était pas né en 1870, et il allait attendre encore dix-huit ans avant le grand carnage mondial. Quelle mouche l’a donc piqué, lui, si optimiste ?
Il lui fallait une bonne dose de lucidité pour prétendre que :
Les hommes sont des fous et pour l’éternité.
Serons-nous vraiment fous pour l’éternité ?
[1] La Fontaine lui-même a mis l’écureuil en scène une seule fois, dans une fable publiée après sa mort. Animal totémique de Nicolas Fouquet, il y est une métaphore du célèbre surintendant dans sa lutte contre Colbert (représenté par un renard).