Victor Hugo (1802-1885)
Les rayons et les ombres (1836)

Oh ! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines
Dans ce morne horizon se sont évanouis !
Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l’aveugle océan à jamais enfouis !
Combien de patrons morts avec leurs équipages !
L’ouragan de leur vie a pris toutes les pages
Et d’un souffle il a tout dispersé sur les flots !
Nul ne saura leur fin dans l’abîme plongée.
Chaque vague en passant d’un butin s’est chargée ;
L’une a saisi l’esquif, l’autre les matelots !
Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues !
Vous roulez à travers les sombres étendues,
Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus.
Oh ! que de vieux parents, qui n’avaient plus qu’un rêve,
Sont morts en attendant tous les jours sur la grève
Ceux qui ne sont pas revenus !
On s’entretient de vous parfois dans les veillées.
Maint joyeux cercle, assis sur des ancres rouillées,
Mêle encor quelque temps vos noms d’ombre couverts
Aux rires, aux refrains, aux récits d’aventures,
Aux baisers qu’on dérobe à vos belles futures,
Tandis que vous dormez dans les goémons verts !
On demande : – Où sont-ils ? sont-ils rois dans quelque île ?
Nous ont-ils délaissés pour un bord plus fertile ? –
Puis votre souvenir même est enseveli.
Le corps se perd dans l’eau, le nom dans la mémoire.
Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire,
Sur le sombre océan jette le sombre oubli.
Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue.
L’un n’a-t-il pas sa barque et l’autre sa charrue ?
Seules, durant ces nuits où l’orage est vainqueur,
Vos veuves aux fronts blancs, lasses de vous attendre,
Parlent encor de vous en remuant la cendre
De leur foyer et de leur cœur !
Et quand la tombe enfin a fermé leur paupière,
Rien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierre
Dans l’étroit cimetière où l’écho nous répond,
Pas même un saule vert qui s’effeuille à l’automne,
Pas même la chanson naïve et monotone
Que chante un mendiant à l’angle d’un vieux pont !
Où sont-ils, les marins sombrés dans les nuits noires ?
O flots, que vous savez de lugubres histoires !
Flots profonds redoutés des mères à genoux !
Vous vous les racontez en montant les marées,
Et c’est ce qui vous fait ces voix désespérées
Que vous avez le soir quand vous venez vers nous !

Vaste lamentation lyrique en pleine période romantique, « Oceano nox » nous parle de mort, de tristesse, d’oubli…
Le titre lui-même nous entraîne vers l’obscurité et le malheur : c’est la citation incomplète d’un vers de Virgile : « Et ruit oceano nox », « de l’océan surgit la nuit ».
Bon prince, Victor Hugo a structuré son poème de manière limpide :
- Les trois premières strophes sont consacrées aux marins. Elles commencent par une idée de départ tranquille (« sont partis joyeux ») et s’achèvent par le retour impossible (« morts » « qui ne sont pas revenus »).
- Les trois suivantes nous parlent des vivants qui attendent à terre. C’est le temps de la parole, entre « on s’entretient » et les veuves qui « parlent ».
- Les deux strophes finales constituent une réflexion sur le destin des hommes.
Les deux premières séquences se terminent, non sur un alexandrin, mais sur un octosyllabe. Le poète nous signifie ainsi le changement de sujet, et surtout nous appelle à songer, durant les quatre pieds manquants, à la tristesse de ce que nous venons de lire… Pour cela, ces vers plus courts rappellent explicitement les êtres évoqués :
- Les marins : « ceux qui ne sont pas revenus »,
- Leurs proches, leurs veuves : « la cendre de leur foyer et de leur cœur ». On note le zeugma, où la cendre est à la fois réelle (celle du foyer) et métaphorique (celle du cœur).
Ces deux premiers passages présentent des analogies :
- Un début joyeux (« partis joyeux », « maint joyeux cercle »). On note en particulier la quatrième strophe, où l’allitération en « r » vient égayer l’ambiance de riante veillée rustique.
- Le passage par une phase d’imagination, d’interrogation (la métaphore de la vie comme un livre, puis le fantasme du roi dans son île).
- Une conclusion compatissante avec la solitude des vieilles personnes.
Se superposant à cette structure du poème, Victor Hugo nous entraîne dans une réflexion continue où se succèdent et chevauchent plusieurs thèmes :
- La disparition (« partis », « disparu », « sans fond », « sans lune », aveugle », « enfouis »).
- L’angoisse de l’ignorance (« nul ne saura », « nul ne sait », « dispersé », « fin dans l’abîme plongée », « écueils inconnus »).
- L’oubli (« sombre oubli »), avec une gradation :
- Oubli du nom : « vos noms d’ombre couverts », « le nom » se perd « dans la mémoire »,
- Disparition du souvenir : « souvenir (…) enseveli »,
- Oubli même de l’ombre : « votre ombre est disparue ».
La septième strophe du poème nous éloigne des personnages créés par le poète, qui cependant reste débordant d’émotion. Ainsi, les points d’exclamation et d’interrogation qui ont émaillé les deux premières parties sont aussi présents dans la troisième.
Victor Hugo nous transporte dans un cimetière, où les noyés ne sont pas. Sans trace matérielle de leur passage sur terre, l’oubli est donc total. L’anaphore « pas même » relie le cimetière à la chanson du mendiant (une complainte à propos des marins ?) près du pont. Immuable au-dessus de l’onde changeante, celui-ci symbolise, avec le cimetière, le caractère définitif de l’oubli.
La dernière strophe est une longue personnification des flots. Leur souffle infatigable est traduit par l’allitération en « v » des trois derniers vers, évoquant irrésistiblement le souffle toujours répété de la tempête à l’assaut de la côte. Il racontent une histoire tragique, toujours la même (« marins sombrés », « nuits noires », « lugubres histoires », « flots (…) redoutés des mères à genoux »).
Ainsi, le poème, qui débutait par un départ joyeux, se termine par l’arrivée tragique des flots (« vous venez vers nous »), à la fois cruels, monstrueux et désespérés…
En même temps, Victor Hugo nous décrit dans cette dernière partie le double caractère du destin des hommes, permanent (comme le cimetière et le pont) et toujours recommencé (comme les flots). C’est le sens de la citation de Virgile dans le titre : depuis l’antiquité, rien n’est changé, et ça va continuer…
Et cette plainte majestueuse ne va pas sans une certaine ironie : voici un texte dont l’oubli est un personnage central, mais qui n’a pas fini d’être présent dans nos mémoires !