Georges Fourest (1867-1945)
La Négresse blonde (1909)
Sardines à l’huile fine sans têtes et sans arêtes
(Réclame des sardiniers, passim.)
Dans leur cercueil de fer-blanc
plein d’huile au puant relent
marinent décapités
ces petits corps argentés
pareils aux guillotinés
là-bas au champ des navets !
Elles ont vu les mers, les
côtes grises de Thulé,
sous les brumes argentées
la Mer du Nord enchantée…
Maintenant dans le fer-blanc
et l’huile au puant relent
de toxiques restaurants
les servent à leurs clients !
Mais loin derrière la nue
leur pauvre âmette ingénue
dit sa muette chanson
au Paradis-des-poissons,
une mer fraîche et lunaire
pâle comme un poitrinaire,
la Mer de Sérénité
aux longs reflets argentés
où durant l’éternité,
sans plus craindre jamais les
cormorans et les filets,
après leur mort nageront
tous les bons petits poissons !…
Sans voix, sans mains, sans genoux [1]
sardines, priez pour nous !…
[1]Tout ce qu’il faut pour prier (note de l’auteur)

Georges Fourest est un précurseur de l’Ecole fantaisiste, qui se développe entre 1912 et 1914. Il aime les parodies (de Hugo, de Corneille, de Racine…), les pastiches, le burlesque, la gaillardise à l’occasion…
Les poètes de cette école voulaient rompre avec les symbolistes (Mallarmé, Baudelaire, Verlaine…) et revenir à une poésie optimiste, en mots de tous les jours, où on comprend de quoi on parle.
Aussi, cette petite fantaisie ne doit pas être lue comme une anticipation anachronique de la cause végane, mais simplement comme une plaisanterie, qui égratigne les bigots, gentiment, au passage, dans les deux derniers vers.
Au rythme enlevé des heptasyllabes, dont les rimes sont par endroits tout juste suffisantes, Fourest nous emmène visiter les lieux fréquentés par les sardines : leur boîte, la mer et la lune, ce « Paradis-des-poissons » où se trouve la Mer de Sérénité…
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Il se peut, au demeurant, que Fourest ait été inspiré par le conflit des ouvrières de Douarnenez en 1905 (les « penn sardin », les « têtes de sardines »), qui firent plier le patronat des conserveries. Mais rien n’indique qu’il ait voulu prendre parti dans cette affaire…
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Aux vers 5 et 6, l’argot « champ des navets » désigne un cimetière, et plus précisément le cimetière d’Ivry (un ancien champ de navets) où furent ensevelis des fusillés de la Commune et nombre de guillotinés.
Gaston Couté a écrit un poème en patois beauceron, intitulé « le champ de naviots ».
Georges Brassens, dans sa chanson « Mon vieux Léon », écrit :
« C’est une erreur mais les joueurs d’accordéon
Au grand jamais on ne les met au Panthéon
Mon vieux, tu as dû te contenter du champ de navets »