Stéphane Mallarmé (1842 – 1898)
Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore
Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d’inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.)
Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,
Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l’oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.
Onyx : agathe présentant des cercles concentriques, comme sur un ongle (« onyx » signifie « ongle » en grec ancien).
Lampadophore : dans l’antiquité, nom de ceux qui portaient les lumières dans les cérémonies religieuses.
Cinéraire amphore : urne funéraire.
Crédence : console pour poser de la vaisselle, des bibelots.
Styx : fleuve des enfers dans la mythologie grecque.
Nixe : divinité des eaux dans les mythologies germaniques.
Septuor : ensemble de sept musiciens, ou œuvre écrite pour sept interprètes.
Ce n’est rien de dire que Stéphane Mallarmé est un poète hermétique. Pour lui, la poésie était d’abord musique, et il se refusait à expliquer ses poèmes.
Pourtant, le célèbre « sonnet en X » n’est pas si mystérieux qu’il en a l’air, mais son approche est exigeante…
La scène se déroule la nuit, dans un salon vide ; plutôt que de décrire ce qui meuble ce salon, Mallarmé s’attache à effleurer l’atmosphère qui l’habite, à travers quelques constantes :
- La mort et le deuil : « cinéraire amphore », « Styx », « agonise », « défunte nue ».
- La nuit : « ce minuit », « rêve vespéral », « septuor » (les sept étoiles de la grande ourse).
- Le néant : « rêve brûlé », « ne recueille pas », « nul ptyx », « aboli bibelot », « inanité sonore », « le néant s’honore », « vacante », « oubli fermé ».
Il est impossible de décrire le néant. Aussi Mallarmé nous le dessine comme un filigrane qui traverse les mots, répétant inlassablement le « n » et le « an » de « néant » :
- La sonorité « n » est utilisé dix-huit fois : « onyx », « minuit », « phénix », « ne recueille », « cinéraire », « nul », « inanité sonore », « nord », « un or », « agonise », « licornes », « une nixe », « nue ».
- La nasale « an » revient onze fois : « dédiant », « angoisse », « lampadophore », « amphore », « crédences », « néant », « vacante », « ruant », « en le miroir », « encor », « dans ».
- Ce jeu du néant, cette inquiétante atmosphère sont soulignés par l’usage de toutes les nasales de la langue française : « ongles », « soutient », « maint », « salon », « dont », « selon », « contre », « défunte », « scintillations ».
L’univers sonore est encore enrichi par les vingt-deux occurrences de l’assonance « o » , qui viennent éclairer de dorures la sourde atmosphère du poème : « haut », « onyx », « lampadophore », « amphore », « au », « aboli bibelot », « sonore », « objet », « s’honore », « proche », « nord », « un or », « agonise », « décor », « licornes », « encor », « sitôt le septuor ».
Le jeu des rimes lui aussi accentue la musicalité. Dans les quatrains alternent les rimes « yx » (masculine) et « ore » (féminine) ; elles sont inversées dans les tercets par « ixe » (féminine) et « or » (masculine). S’éloignant de la forme classique du sonnet (qui compte cinq rimes), Mallarmé pousse ainsi la virtuosité aux portes d’une véritable œuvre musicale.
Mais ce n’est pas une musique reposante. La lecture est heurtée par l’utilisation de mots rares, certains employés à sens dévié, rendant la lecture hésitante, heurtée et la compréhension incertaine : « lampadophore », « cinéraire », « Styx », « nixe », septuor ».
Il faut ici s’arrêter sur le célèbre « ptyx ». En grec ancien, il désignerait un coquillage dans lequel on peut entendre la rumeur de la mer. Cependant Mallarmé a confié qu’il souhaitait que ce mot n’existe pas et n’ait donc pas de sens. Dans le contexte de la strophe, il représente un « vaisseau » (terme utilisé dans le première version du poème), c’est-à-dire une pièce de vaisselle. Outre son sens inexistant, il est absent : c’est le non moins célèbre « aboli bibelot », où se mêlent les allitérations « b » et « l » et les assonances « i » et « o ». Le « ptyx » n’existe donc que par la sonorité du nom de ses attributs. Tous ces jeux de mots n’ont qu’un but : nous faire réfléchir ou rêver sur le rapport entre les noms et la réalité qu’ils désignent…
Nous revenons ainsi au contenu de cet étrange poésie…
Deux personnages sont cités :
- L’« Angoisse » qui n’est ici portée par aucun être humain, elle n’existe que par elle-même, elle habite seule la pièce.
- La « nixe », « défunte nue » tuée par la licorne : non seulement elle est morte, mais elle n’est qu’un objet de décor qui ne parvient même pas à se refléter, laissant la place aux sept étoiles de la grande ourse…
Le « Maître » pourrait être le seul habitant réel, mais il a abandonné les lieux. Il est en visite aux enfers : dans la mythologie grecque, boire l’eau du Styx faisait tout oublier. Il est donc parti puiser le néant…
« Rêve brûlé », objets inutiles ou inexistants, meubles vides, personnages évanescents, irréels, inquiétants, propriétaire absent, reflet impossible… Voilà donc un poème qui n’a d’autre objet que de montrer que les mots existent sans la réalité qu’ils décrivent. « Nommer les choses, c’est les faire exister », disait Mallarmé.
Il a aussi écrit : « Je dis : une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets ».
Donc : j’écris le mot fleur ; alors la musique de ce mot fait naître la notion de fleur, qui existe sans que la fleur soit présente.
Et donc, je peux composer un poème qui parle de « rien »… Et « rien » existera !
Mais ce n’est pas tout !
L’« Angoisse » du sonnet est une référence directe au spleen baudelairien. La première version du sonnet en X avait pour nom « Sonnet allégorique de lui-même » et a été publié en 1868, soit un an après la mort de Baudelaire, admiré de Mallarmé. Il se pourrait donc que le « Maître », descendu aux enfers, représente Baudelaire lui-même. Le néant représenterait alors le vide laissé par le départ de ce géant irremplacé, voire l’impossibilité d’écrire après lui (ce qu’évoque également Mallarmé dans « Brise marine »).
Alors, le dernier vers, empli des « scintillations » stellaires et de la musique du « septuor » (c’est aussi un ensemble musical) annonce le réveil poétique en plein univers symboliste…
Finalement ce n’est pas « rien » qu’a décrit Mallarmé, mais peut-être la foi en son art à venir. Comme il avait raison !