Gérard de Nerval (1808 – 1855)
Les chimères (1854)
Eh quoi ! tout est sensible !
Pythagore.
Homme, libre penseur ! te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l’univers est absent.
Respecte dans la bête un esprit agissant :
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
Un mystère d’amour dans le métal repose ;
« Tout est sensible ! » Et tout sur ton être est puissant.
Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t’épie :
À la matière même un verbe est attaché…
Ne la fais pas servir à quelque usage impie !
Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché ;
Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,
Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres !
« Chimères », le recueil auquel appartient ce poème, contient douze sonnets.
- Le premier est « El desdichado » (le déshérité), l’un des poèmes les plus connus de Nerval. Plutôt obscur, il fait allusion à la vie du poète, à ses crises de folie, mais aussi à son art poétique.
- Le deuxième est intitulé « Myrtho ». On y trouve des références à « El desdichado », mais aussi à la lutte perdue par les dieux antiques (« dieux d’argile ») contre la Chrétienté (« le duc normand »). Il constitue une transition avec les quatre poèmes qui suivent.
- En effet, les quatre sonnets suivants sont consacrés à Horus, Antéros, Delfica, Artémis, des divinités antiques appartenant à différentes mythologies. Toutes sont décrites comme vaincues, mais appelées à renaître.
- Suit une série de cinq sonnets qui évoquent la dernière nuit du Christ, qui avoue sa défaite :
Le dieu manque à l’autel où je suis la victime…
Dieu n’est pas ! Dieu n’est plus !
Exclamation blasphématoire ! Souvenons-nous qu’au moyen-âge l’affirmation « Dieu n’est pas » (« Deus non est ») conduisait directement au bûcher. Cette séquence se termine par le onzième sonnet, où le Christ en échec fusionne avec les dieux antiques régénérés un ésotérisme fréquent chez Nerval. Les dieux posent à l’homme (« l’augure ») un mystère irrésolu :
Un seul pouvait au monde expliquer ce mystère :
– Celui qui donna l’âme aux enfants du limon.
- Rompant avec la série, le douzième sonnet est donc « Vers dorés ». Après les interrogations du « Desdichado » et l’échec des divinités, il ouvre des perspectives sur la vérité cherchée par Nerval.
Il existe donc une suite logique à ce recueil, et on ne peut comprendre totalement « Vers dorés », si on ne l’intègre comme conclusion de l’ensemble.
Avant d’aborder le texte du sonnet lui-même, il est encore utile de lire l’épigraphe attribuée à Pythagore : « Eh quoi ! tout est sensible ! ». Elle explique le titre « Vers dorés », qui est aussi celui d’un poème antique attribué à des Pythagoriciens. En réalité, il semble que Nerval se soit inspiré du livre d’un écrivain du XVIIIe siècle, Jean-Baptiste Delisle de Sales. Imaginant les dialogues de Pythagore avec des animaux et des végétaux, cet auteur conclut à la sensibilité de l’ensemble des êtres vivants. Cependant, Nerval n’en retient pas toutes les conclusions ; en particulier, il laisse de côté la métempsycose et la transmigration de l’âme, auxquelles conduit naturellement la thèse de Delisle.
Cependant, cette pseudo citation de Pythagore est une exclamation, une révélation soudaine…
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Dans « Vers dorés », venant de toute sa réflexion sur les dieux et sur lui-même, Nerval change de registre. Il apostrophe l’homme dès le premier mot du sonnet. Préparant la suite de son discours, il le réduit à sa faculté de « penser », évoquée deux fois dans le seul premier vers. Ce n’est que pour l’opposer à la vie qui « éclate en toute chose ». Par la pensée, l’homme tient une force, elle lui confère une certaine liberté, mais cette force n’est rien dans l’univers. Le quatrième vers est très intéressant, car il donne tous les sens possibles du mot « conseil » ; s’agit-il :
- Des conseils et avis donnés par l’homme,
- Des conseillers écoutés par l’homme (les philosophes ? les religions ?),
- Des assemblées et réunions où s’expriment sa pensée et son intelligence ?
Quel que soit le registre retenu, l’homme écarte du champ de sa réflexion l’essence de l’univers : il a tort.
Sans transition, Nerval donne l’explication de l’échec, en même temps qu’il exhorte, par l’usage de l’impératif, à une prise de conscience. Le deuxième quatrain, en effet, mêle intimement le champ lexical des esprits (« esprit agissant », « âme », « mystère d’amour », « sensible ») à celui des êtres et des choses (« bête », « fleur », « métal », qui seront rejoints plus tard par le « mur » et la « pierre »). Il montre ainsi combien l’esprit est consubstantiel aux habitants de l’univers. La nature profonde de celui-ci est rappelée par la répétition de l’épigraphe « Tout est sensible ! » : la révélation surgit de nouveau, avec son point d’exclamation.
Les derniers mots du deuxième quatrain insistent sur la faiblesse de l’être humain face à cette Nature spirituelle par essence, que le poète a dotée d’une majuscule, l’élevant au rang du Dieu qui va apparaître bientôt.
Dans le premier tercet, Nerval élargit son propos de deux manières :
- Ce ne sont pas seulement les êtres naturels que l’homme doit considérer, mais la matière elle-même. A l’instar des êtres vivants, le mur contient un « verbe », c’est-à-dire un principe bel et bien divin, puisqu’on pourrait faire de la matière un usage « impie ».
- L’homme doit non seulement respecter la Nature, mais la craindre ! Le discours de Nerval devient carrément comminatoire…
Dans le deuxième tercet, Nerval cesse de s’adresser à l’homme. Le tutoiement imprécatoire disparaît au profit d’un ton professoral. Le poète synthétise en trois vers sa conception du monde sensible, leçon finale du recueil. Il juge inutile de revenir à l’inventaire des formes de la matière et n’en retient que l’essence, c’est-à-dire l’esprit (« être », « Dieu », « œil naissant », « pur esprit »), donc l’unicité de la nature, habilement rappelée dans les derniers mots : les pierres elles-mêmes ont une écorce cachant leur pur esprit…
Ce « Dieu » est caché dans la matière, dans la Nature (« obscur », « caché », « couvert », « sous l’écorce »), loin des conceptions bibliques :
Dieu les bénit, et Dieu leur dit : soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l’assujettissez ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre. (Genèse)
Tout au long de son recueil, Nerval nous a donc menés aux antipodes de la religion chrétienne, dont l’anthropocentrisme a conduit à l’exploitation et au mépris de la nature :
Doit-on en déduire qu’il nous propose une nouvelle religion, panthéiste, syncrétique ? Certainement pas.
On raconte que Nerval fut un jour surpris promenant un homard en laisse dans une rue de Paris ; interpelé, il répondit : « En quoi un homard est-il plus ridicule qu’un chien, qu’un chat, qu’une gazelle, qu’un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre ? J’ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n’aboient pas… »
Et un jour qu’on lui reprochait son impiété, il répliqua : « Moi, pas de religion ? J’en ai dix-sept… au moins. »
L’usage « impie » de ce pauvre homard et cette réflexion provocatrice nous le dessinent plutôt comme un lointain précurseur des surréalistes.
Et c’est le Romantisme qui n’en finit pas de vivre dans le « pur esprit » obscur de la « Nature ».
« Vers dorés », inspiré d’un Pythagore quelque peu fantasmé, est plutôt le rapport d’étape d’un apprenti philosophe tourmenté. Rapport d’étape et rapport final, car la quête de vérité s’achèvera tristement quelques semaines plus tard, dans une rue sombre du vieux Paris…