Mosab Abu Toha (1992 – …)
Ce que vous trouverez caché dans mon oreille (2022)
(Les photos sont incluses dans le recueil)
Découvertes
Nous nous portons bien et nous allons mal.
La vie continue à Gaza et rien ne le justifie.
A Gaza il fait beau, la lune caresse les feuilles des orangers.
Les gens de Gaza, eux, vont et viennent les mains vides
sans heureuses nouvelles à apporter aux enfants,
sans bonbons pour adoucir leurs bouches amères,
sans lumière pour lire.

Marelle olympique
Assis avec ma famille et mes amis,
dans la nuit tiède du Ramadan,
je bois du thé.
Les garçons jouent à cache-cache.
Les filles à la marelle.
Les mères bavardent et rient.
Un bruit de drones bourdonnant
au-dessus de nous
met fin aux jeux, aux voix, aux rires.
Un missile rate sa cible,
il tombe dans un champ voisin.
Des éclats d’obus sectionnent les fils électriques.
La poussière recouvre le thé,
comme la mousse d’un café au lait.
Arrivent d’autres missiles,
à l’affût de tout ce qui bouge.
Les anges emportent ma nièce encore bébé.
Nous regardons autour de nous et ne trouvons
que son biberon.

Sept doigts
Chaque fois qu’elle croise quelqu’un, elle enfonce
ses petites mains dans les poches de son jean
et les remue comme si elle comptait
des pièces. (Elle vient de perdre
sept doigts à la guerre.) Puis elle
s’éloigne,
le dos voûté,
comme un petit nain.
Déplacé
À la mémoire d’Edward Saïd
Je ne suis ni dedans ni dehors.
Je suis entre deux.
Je ne fais partie de rien.
Je suis l’ombre de quelque chose.
Au mieux,
je suis une chose
qui n’existe
pas vraiment.
Je suis en apesanteur,
un grain de temps
à Gaza.
Mais je resterai
là où je suis.

Une rose se relève
Ne vous étonnez jamais
de voir une rose se relever
au milieu des ruines :
c’est ainsi que nous avons survécu.
Mosab Abu Toha est un poète gazaoui né en 1992. Après avoir été arrêté par Israël, et battu, il a pu quitter Gaza en novembre 2023 pour s’exiler aux USA avec sa famille.
« Ce que vous trouverez caché dans mon oreille » est son premier recueil de poésie, écrit en anglais. Sans emphase, sans pathos, sans grandiloquence, avec les mots de tous les jours, Mosab Abu Toha y décrit la vie et la mort à Gaza, l’angoisse, les bombardements, la fuite toujours recommencée, les événements qu’il a vécus.
« Ne nous réduisez pas à des nombres », dit Mosab Abu Toha dans un de ses poèmes.C’est pourquoi je vous adresse ces cinq compositions, sans commentaire. Elles ne parlent pas des F16, des drones, des bombes, des explosions, des massacres, des destructions, mais de la vie quotidienne à Gaza.
Ils ont été écrits avant la boucherie du 7 octobre 2023 et la destruction de Gaza qui s’en est suivie.
Mosab Abu Toha a également dit : « L’une des fonctions de la poésie est de guérir les blessures ».
Les blessures de l’Humanité.