Vivien – Le pilori

Renée Vivien (1877 – 1909)
A l’heure des mains jointes (1906)


Pendant longtemps, je fus clouée au pilori,
Et des femmes, voyant mes souffrances, ont ri.

Puis, des hommes ont pris dans leurs mains de la boue
Qui vint éclabousser mes tempes et ma joue.

Des pleurs montaient en moi, houleux comme des flots,
Mais mon orgueil m’a fait refouler mes sanglots.

Nulle n’a dit : « Elle est peut-être moins infâme
Qu’on ne le croit, elle est peut-être une pauvre âme. »

La place était publique et tous étaient venus,
Et les femmes avaient des rires ingénus.

Ils se jetaient des fruits avec des chansons folles,
Et le vent m’apportait le bruit de leurs paroles.

J’ai senti la colère ardente m’envahir.
Silencieusement, j’appris à les haïr.

Leurs insultes cinglaient, comme des fouets d’ortie…
Lorsqu’ils m’ont détachée enfin, je suis partie.

Je suis partie au gré du vent, et depuis lors
Mon visage est pareil à la face des morts.



La poésie de Renée Vivien surpasse rarement les acquis de ses grands prédécesseurs : elle conserve en général à ses vers des formes convenues, héritées du XIXe siècle. Mais elle tranche par son contenu. Surnommée « Sapho 1900 » par un journaliste, Renée Vivien a assumé avec orgueil son homosexualité, à une époque où l’opinion tolérait les « amitiés féminines » seulement lorsqu’elles étaient confidentielles. Ce n’était pas le mode de vie de Renée Vivien, dont les pensées poussaient jusqu’à la détestation des hommes, de la maternité et de la vie familiale…

Son œuvre est largement autobiographique : tendresse, tempêtes, calme, ruptures, émerveillement, réconciliations, renoncements, rêve, caresses, érotisme toujours délicatement féminin…

Au-delà de sa vie intime, on trouve dans son œuvre quelques textes de révolte contre l’esprit de son temps (de notre temps encore ?). Ainsi « le pilori »…

Le premier vers du poème est écrit à la forme passive (« je fus clouée ») ; mais ce sont bien les hommes (les mâles) qui, à la deuxième strophe, viennent lui jeter leur boue. Renée aurait attendu des femmes qu’elles lui viennent en aide ; or elles se détournent (strophe 4). Elles rient de « rires ingénus » (qui signifie « niais », mais que l’on peut lire : « gênés ») ; elles s’unissent lâchement aux hommes dans une sorte de bacchanale (strophe 6), dont les « chansons folles » se transforment en insultes et en « fouets d’orties ». Pour Renée, déception.

Dans les quatre dernières strophes, les pronoms prennent la valeur du genre neutre, la colère de Renée se portant sur la société en général (strophe 7). Seule solution pour elle : partir, s’isoler, comme elle le dit aussi dans cet autre poème (« Sans fleurs à votre front ») :

Je ne suis point de ceux que la foule renomme,
Mais de ceux qu’elle hait… Car j’osai concevoir
Qu’une vierge amoureuse est plus belle qu’un homme,
Et j’ai cherché des yeux de femme au fond du soir.
(…)
Allons-nous-en, mes chants dédaignés et moi-même…
Que nous importent ceux qui n’ont point écouté ?
Allons vers le silence et vers l’ombre que j’aime,
Et que l’oubli nous garde en son éternité…

Les derniers vers sont prémonitoires : dans trois ans, la poétesse, abandonnée, sombrera dans la dépression, l’alcoolisme, l’anorexie, laissant s’éteindre à 32 ans son corps déglingué…

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