Lucie Delarue-Mardrus (1874 – 1945)
Ferveur (1902)
Et tout dit à la femme : « Allez à la douleur »
M. D.-V.
Complexe chair offerte à la virilité,
Femme, amphore profonde et douce où dort la joie,
Toi que l’amour renverse et meurtrit, blanche proie
Œuf douloureux où git notre pérennité,
Femme qui perds la vie au soir où ta jeunesse
Trépasse, et qui survis pour des jours superflus,
Te débattant, passé qu’on ne regarde plus,
Dans le noir du destin où ton être se blesse,
Humanité sans force, endurante moitié
Du monde, ô camarade éternelle, ô moi-même !…
Femme, femme qui donc te dira que je t’aime
D’un cœur si gros d’amour et si lourd de pitié ?

Lucie Delarue-Mardrus fut une femme adulée, poète, romancière, grande voyageuse, conférencière, musicienne… Née à Honfleur, elle a magnifiquement chanté sa Normandie :
Ah ! je ne guérirai jamais de mon pays !
N’est-il pas la douceur des feuillages cueillis
Dans leur fraîcheur, la paix et toute l’innocence ?
Et qui donc a jamais guéri de son enfance ?…
De nos jours, Lucie est bien oubliée…
Ce poème fait partie d’un groupe de trois (« Complexe chair… », « Les adorées », « Les esclaves »), où la femme, simple objet, exploitée, soumise, est un anti-idéal.
Dans « Complexe chair offerte », elle est livrée à l’appétit des hommes (« offerte à la virilité », « blanche proie »), réduite à sa fonction reproductrice (« Œuf douloureux… »).
Il en résulte la triste vie d’un être meurtri, sacrifié, « sans force ».
Les trois derniers vers expriment bien l’impuissance de Lucie sa vie durant : elle est libre, elle voyage, elle écrit, elle est une amoureuse passionnée, elle aime les femmes, mais elle reste prisonnière de son éducation bourgeoise et réactionnaire. Anti-féministe, elle est incapable d’envisager pour les femmes une autre vie que celle que leur réserve la bourgeoisie dont elle est issue.
Voilà pourquoi son adresse à sa « camarade éternelle » ne va pas plus loin que la « pitié » (dernier mot du poème).
Faut-il voir dans son œuvre une hésitation, un bégaiement dans le long combat pour l’égalité ?…