Paul Eluard (1895 – 1952)
Poésie et vérité (1942)
Que voulez-vous la porte était gardée
Que voulez-vous nous étions enfermés
Que voulez-vous la rue était barrée
Que voulez-vous la ville était matée
Que voulez-vous elle était affamée
Que voulez-vous nous étions désarmés
Que voulez-vous la nuit était tombée
Que voulez-vous nous nous sommes aimés.
Jean-Pierre Siméon (poète, romancier, essayiste, grande voix actuelle de la poésie en France), a écrit :
« Tout vrai poème, outre les circonstances de l’époque qui le vit naître, est notre contemporain. Tout vrai poème est contemporain d’un cœur qui bat, Voyez par exemple « Couvre-feu » de Paul Eluard, un poème entièrement subordonné à la circonstance d’époque : un fait divers sous I’Occupation, à première vue, dramatique certes mais somme toute rien qu’un effet de l’actualité du moment. Or, s’il peut bouleverser un adolescent d’aujourd’hui (au vrai, n‘importe quel aujourd’hui), ignorant du contexte, donc aveugle au récit d’un réel immédiat, c’est qu’il lit au-delà ce qu’il vit nécessairement, l’intensité de la vie dans la mort, de l’amour dans la mort. »
« Couvre-feu », écrit en février 1942, est bouleversant, simple mais bouleversant, en effet…
Les sept premiers vers sont tous construits sur le même canevas très simple :
- Une anaphore (« Que voulez-vous »), soulignant l’impuissance (passagère) du poète.
- Un sujet : la ville, le pays, ou les amants.
- Un verbe au passé composé, sous la forme passive, rappelant la défaite et l’occupation.
Le septième vers dit : « la nuit était tombée ». De quelle nuit s’agit-il ? La nuit ordinaire ou la nuit sur la France ? Les deux, bien entendu.
Le huitième vers est légèrement différent. Les amants entrent en action, et réagissent contre l’occupation, à la mesure de leurs moyens du moment : on peut s’aimer quand tout paraît désespéré. Et même, on doit s’aimer, pour, comme le dit Jean-Pierre Siméon, vivre « l’intensité de la vie dans la mort, de l’amour dans la mort. »
Ce dernier vers signifie donc le refus du désespoir et au-delà la promesse d’une Résistance. Les nazis ne s’y sont pas trompés, qui ont interdit le poème dès sa parution.
Paul Eluard ne se trompe pas non plus : poète de la Résistance, il va bientôt composer « J’écris ton nom », ce grand poème sur la Liberté qui sera parachuté sur la France par les aviateurs anglais…