Paul Eluard (1895 – 1952)
L’amour la poésie (1929)
La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas
Ils ne vous donnent plus à chanter
Au tour des baisers de s’entendre
Les fous et les amours
Elle sa bouche d’alliance
Tous les secrets tous les sourires
Et quels vêtements d’indulgence
À la croire toute nue.
Les guêpes fleurissent vert
L’aube se passe autour du cou
Un collier de fenêtres
Des ailes couvrent les feuilles
Tu as toutes les joies solaires
Tout le soleil sur la terre
Sur les chemins de ta beauté.

Déborah Choc – « La terre est bleue »
Le poème d’Eluard s’ouvre sur l’un des plus célèbres vers de la littérature française. L’un des plus surprenants aussi.
Notre surprise vient du rapprochement des couleurs, qui appelle plusieurs réflexions
- Le bleu et l’orange sont des couleurs complémentaires, opposées dans la palette des peintres : Eluard nous parle donc déjà de la complémentarité dans l’échange amoureux.
- Gala, encore épouse du poète en 1929, avait les yeux bleus et les cheveux blonds-roux.
- Le poème date de la période surréaliste du poète : « l’écriture automatique » des surréalistes visait à dégager la création littéraire du champ de la conscience. Or Eluard fait ici exactement le contraire : par des associations volontairement décalées, il transfigure la réalité afin de lui donner sa vraie dimension. Ce vers apparemment sans queue ni tête est un concentré d’esprit de synthèse !
Le poète Eluard s’en explique dans le deuxième vers, inséparable du premier : pour lui, la puissance des mots est bien plus forte que la réalité.
Il glisse ensuite aux images que lui inspire l’amour de Gala. Les rapprochements inattendus (« bouche d’alliance », « baisers de s’entendre », « vêtements d’indulgence ») et la suppression des verbes, en multipliant les concepts évoqués, permettent de saisir en concentré tous les aspects de l’amour heureux.
L’amour est ainsi « alliance », « indulgence », « s’entendre » ; il est aussi « secrets », « sourires », et donc connivence ; il est « fou(s) », donc passion ; il est « bouche », « baisers », « toute nue », donc plaisir et jouissance.
Appuyé sur son amour, le poète se sent fort pour affronter et exalter le monde qui l’entoure, en le transfigurant. La totalité de la nature est décrite en cinq mots seulement : « guêpes », « fleurissent », « vert », « ailes », « feuilles ». L’humanité est résumée en ce moment de l’aube où les fenêtres s’éclairent, formant un collier.
Cette échappée très aérienne dans l’univers se poursuit par la conclusion, avec un retour vers la femme aimée, encore magnifiée : elle devient « joies solaires », et même « tout le soleil ».
Car le poète a pour ambition de nous montrer que son amour est un univers total. En appuyant sur « tout », « tous », « toutes », Eluard nous indique, non seulement la totalité, mais toutes les formes qu’elle peut prendre. D’autre part la sphère, forme idéale, introduit le poème (« terre », « orange »), et le termine, magnifiée (« soleil », « solaire »).
Ainsi, la beauté de Gala, dont l’évocation termine les deux strophes (« toute nue », « beauté »), est non seulement celle de la femme aimée, mais aussi celle de l’univers entier.
Poème de la plénitude, poème de l’amour heureux, poème du bonheur parfait ?… Surtout cri déjà nostalgique, car Eluard sait, au moment de l’écriture, que Gala s’éloigne, attiré par un autre géant : Salvador Dali, dont elle sera la muse jusqu’à la mort.