Jean Follain (1903 – 1971)
Territoires (1953)
Domaine d’homme
L’homme éternel cultive
son terrain et gémit
sur le temps
pourvoyeur des blés et des vignes
quel cruel soleil un jour
mais quelle douce fraîcheur un autre
à la maison une femme au corps de gloire
met le couvert
un papillon la suit sans fin
rompant le pain
le journalier écoute fuir chaque minute.
L’affiche
L’enfant poussant un cercle de tonneau
qui lui sert de fruste cerceau
court seul avec des cris
mais à celui qui vient d’épeler
sous I’N et l’aigle de l’Empire
l’affiche de conscription
le vieillard seulement dit
dans l’embrasement du soleil
en buvant un poiré mousseux :
« le prochain siècle sera pire »
mais passent les amants qui chantent.
L’atlas
Presque femme une fillette
lavait
un linge à dentelles et jours
au fleuve gravé finement
dans l’atlas qu’emportait
un fils de la vallée
vers la ville aux tours penchées
et sous son bras déjà fort
sans rien regarder des arbres
il tenait farouchement
les figures du monde entier.
Jean Follain, qui fut avocat parisien, est surtout resté le Normand de Canisy (Manche), témoin d’un monde rural en voie de disparition. Dans ses recueils les plus tardifs, il exprime cependant des pensées plus sombres.
Loin des polémiques du surréalisme, ami de Guillevic, c’est naturellement qu’il se rapproche de « l’école de Rochefort », dont les auteurs, épris d’humanisme, s’inspiraient de la nature, du spectacle du monde, en défendant la liberté d’expression (notamment durant la guerre, face aux diktats pétainistes).
Les poèmes de Jean Follain sont tous très courts, écrits en vers libres, sans rimes ni ponctuation. Les phrases sont simples ; les constructions compliquées sont rares. Il utilise en général les mots de tous les jours, compréhensibles par tous : c’était son ambition.
Dans chaque recueil, par petites touches successives, il décrit un univers. Dans un même poème, en quelques vers, il fait parfois intervenir trois ou quatre personnages ou situations, chaque mot étant indispensable à la bonne compréhension du texte. C’est l’ensemble des poèmes qui dessine une fresque, à la manière d’un tableau pointilliste (comme ceux du peintre impressionniste Seurat, composés de petits points de couleur juxtaposés).
C’est pourquoi il est pratiquement impossible d’isoler un poème de Jean Follain. Comment expliquer un kaléidoscope au moyen d’un seul petit morceau de verre ? Comment décrire un feu d’artifice par la seule image d’une bougie ?
Ainsi, le recueil « Territoires », œuvre de la maturité, qui comprend 81 poèmes, décrit une société rurale, pas seulement normande (d’où sans doute le pluriel de « Territoires »). Aucun événement saillant ne marque cette vie rurale. On croise tout le petit peuple, hommes femmes, enfants, mais aussi les bêtes et les végétaux, dans tous les lieux ordinaires de la campagne : champs, cours, jardins, fermes, églises, écoles… Les personnages s’occupent de leurs activités quotidiennes, mais laissent parfois échapper leurs rêves, leurs regrets, leurs angoisses de la mort ou du temps qui passe. Cette société est précisément datée : par les allusions plus ou moins explicites, le lecteur comprend qu’une guerre se déroule au loin, ou va survenir, celle de 1870 (qui reste irréelle et imperceptible, malgré la conscription et les morts qui parfois surviennent).