Louise Glück (1943 – …)
L’iris sauvage (1993)
What was my crime in another life,
as in this life my crime
is sorrow, that I am not to be
permitted to ascend ever again,
never in any sense
permitted to repeat my life,
wound in the hawthorn, all
earthly beauty my punishment
as it is yours —
Source of my suffering, why
have you drawn from me
these flowers like the sky, except
to mark me as a part
of my master : I am
his cloak’s color, my flesh giveth
form to his glory
* * *
Quel fut mon crime dans une autre vie,
comme dans cette vie mon crime
est la tristesse, que je ne puisse
jamais plus m’élever,
ni jamais plus, de quelque façon que ce soit,
répéter ma vie,
blessure dans l’aubépine, toute
beauté terrestre, ma punition
comme la tienne —
Source de ma souffrance, pourquoi
as-tu tiré de moi
ces fleurs semblables au ciel, si ce n’est
pour me marquer comme une partie
de mon maître : je suis
de la même couleur que son manteau, ma chair donne
forme à sa gloire.
(traduction : Marie Olivier)
« Ipomoea » est extrait de « L’iris sauvage », un recueil dont le décor est un jardin (l’ipomée est une variété de convolvulus).
Les personnages sont des plantes, des jardiniers (qui prient), dieu (sans majuscule chez Louise Glück), la poétesse. Il dialoguent : dans tous les poèmes, il y a un « je » qui s’adresse à un « tu ». Ce n’est jamais le même « je », jamais le même « tu ». Dans plusieurs cas, comme ici, on ne sait pas très bien qui est qui, qui s’exprime, qui est destinataire…
Le recueil entier est un questionnement sur la vie, sur la mort, sur l’éternité, sur dieu lui-même. Un questionnement d’où n’émerge aucune réponse. Les poèmes se répondent les uns aux autres. C’est pourquoi il est impossible d’isoler, de lire, et donc de commenter un texte séparé des autres…
Mais c’est tellement puissant qu’il faut bien faire quelque chose pour partager les vers de Louise Glück, prix Nobel de littérature (2020), une des plus grandes plumes américaines contemporaines.
Essayons…
Qui est le dieu de l’ipomée ? Il ressemble à celui de l’Ancien Testament : un dieu irascible ou boudeur, qui punit, qui se rapproche, qui s’éloigne.… Cependant c’est un dieu dont on ne doute jamais, même si la notion de foi est absente…
C’est le dieu de la métempsycose et du péché originel (« mon crime dans une autre vie »). Il procure à la fois « le don et la tourmente ». Voici la conclusion d’un autre poème du même recueil (c’est dieu qui parle) :
« c’est ceci, votre punition :
par un seul geste je vous ai installés
dans le temps et au paradis »
Car l’existence des hommes est momentanée, l’éternité n’existe (peut-être) pas et les moments paradisiaques sont fugitifs et immérités. Donc les hommes n’en profitent pas : ils n’emporteront que des regrets !
Mais l’ipomée nous dit autre chose : elle se sent comme une partie de son maître, et pour l’affirmer crée le signe qu’elle attend de son dieu :
je suis de la même couleur que son manteau,
(L’ipomée est bleu clair, comme le ciel divin).
En effet, s’il parle parfois dans les poèmes, le dieu de Louise Glück ne donne aucun signe de son existence. C’est au croyant qu’il revient de répondre aux questions, donc de créer les symboles.
Croyant ou non, lisez « l’iris sauvage » : vous obtiendrez peut-être, ce n’est pas certain, vos propres réponses.