Eugène Guillevic (1907 – 1997)
Ce n’est pas sous les bois qu’on trouvera son corps,
Ni dans l’herbe et jamais la rosée ne saura
Ce que devient un corps si doux quand il est mort
Et qu’il parait dormir en éprouvant un peu
La patience de l’herbe.
Ce n’est pas sous les buis qu’on trouvera son corps,
Dans aucun bois, dans aucune ombre
Et, de toutes les terres, dans aucune.
C’est fumée
Qu’elle est devenue.
Je lui disais un jour, en ce temps de l’horreur
A réveiller les vieux couteaux,
Les vers d’Apollinaire :
« Comme la vie est lente
Et comme l’espérance est violente. »
Elle a souri alors comme elle souriait
En ce temps de l’horreur, elle a redit ces vers
Et m’a quitté plus forte, en ce temps de l’horreur
Où la mort l’attendait à chaque mètre des trottoirs.
C’est aujourd’hui qu’est mort Pétain
Dont la police l’arrêta voici huit ans.
Elle était juive.
23 juillet 1951
Cette pièce, qui n’est insérée dans aucun recueil, est inhabituelle dans l’œuvre de Guillevic.
Le style reste certes le même : phrases simples, vocabulaire accessible, absence de métaphores ou de figures compliquées…
Mais nous sommes loin des contemplations de l’espace et du temps qui inspirent en général Guillevic et le font réfléchir. Il se souvient ici du « temps de l’horreur » (l’expression revient trois fois), lui qui fut résistant. Il pense à Nita et à son « corps si doux » qu’il a peut-être connu…
D’abord dans une réminiscence qui n’est pas sans rappeler le « Dormeur du val » de Rimbaud : « sous les bois », « dans l’herbe », « la rosée » étaient les lieux de repos du soldat « qui parai[ssai]t dormir ». On retrouve du pur Guillevic dans « la patience de l’herbe », dotée par le poète de la vie intime des choses.
La deuxième strophe a toujours pour cadre les bois, mais il s’agit à présent d’un cimetière (« buis », « ombre », « terre ») : le corps que l’on cherche n’y est pas. Et Guillevic insiste bien : « dans aucune ».
La troisième strophe est un simple octosyllabe désuni afin de mettre en valeur le mot « fumée ». Enigmatique à ce stade du poème, elle marque une rupture et soutient l’attention du lecteur.
Le poète revit ensuite le « temps de l’horreur », chargé malgré tout de sourires et d’espérance. Il s’appuie pour cela sur les vers d’Apollinaire et la diérèse « vi – olente » qui calme le rythme en répondant à « vie est lente ». Mais c’est l’horreur de l’époque qui prend finalement le dessus (« m’a quitté », « horreur », la mort l’attendait ») et annonce le destin de Nita avant le retour au temps présent.
Car Guillevic écrit ce texte le 23 juillet 1951, le jour où un tranquille et sinistre « vieux vieillard » (Jacques Prévert) meurt paisiblement dans son lit, alors que sa milice a naguère envoyé à la mort des jeunes filles si vivantes…
De nouveau comme Rimbaud dans le « Dormeur du val », Guillevic utilise la surprise pour conclure son texte, une surprise qui nous pousse à relire afin de mieux nous pénétrer du douloureux chagrin du poète…