Eustache Deschamps (1340 – 1405)
Sui je, sui je, sui je belle ?
Il me semble, a mon avis,
Que j’ay beau front et doulz viz
Et la bouche vermeillette.
Dittes moy se je suis belle !
J’ay vers yeulx, petis sourcis,
Le chief blont, le nez traitis,
Ront menton, blanche gorgette.
Sui je, sui je, sui je belle ?
Il me semble, a mon avis,
Que j’ay beau front et doulz viz
Et la bouche vermeillette.
J’ay dur sain et hault assis,
Lons bras, gresles doys aussis
Et par le faulz sui greslette.
Dittes moy se je suis belle.
J’ay bonnes rains, ce m’est vis,
Bon dos, bon cul de Paris,
Cuisses et gambes bien faictes.
Sui je, sui je, sui je belle ?
Il me semble, a mon avis,
Que j’ay beau front et doulz viz
Et la bouche vermeillette.
J’ay piez rondés et petiz,
Bien chaussans, et biaux habis,
Je sui gaye et joliette.
Dittes moy se je sui belle !
J’ay mantiaux fourrez de gris,
J’ay chapiaux, j’ay biaux proffis
Et d’argent mainte espinglette.
Sui je, sui je, sui je belle ?
Il me semble, a mon avis,
Que j’ay beau front et doulz viz
Et la bouche vermeillette.
Suis-je, suis-je, suis-je belle ?
Je crois bien avoir
beau front, doux visage,
bouche rosée.
Dites-moi si je suis belle !
J’ai les yeux verts, petits sourcils,
les cheveux blonds et le nez fin,
le menton rond, la gorge blanche.
Suis-je, suis-je, suis-je belle ?
Je crois bien avoir
beau front, doux visage,
bouche rosée.
J’ai le sein haut et ferme,
les bras longs, les doigts fluets,
la taille toute mince.
Dites-moi si je suis belle !
Je pense avoir belle chute de reins,
bon dos, bon cul de Paris,
cuisses et jambes bien faites.
Suis-je, suis-je, suis-je belle ?
Je crois bien avoir
beau front, doux visage,
bouche rosée.
J’ai le pied petit, arrondi,
bien chaussé, de beaux habits,
je suis gaie et plaisante.
Dites-moi si je suis belle !
J’ai des manteaux en petit-gris,
des chapeaux, de belles bordures
et beaucoup d’épingles en argent.
Suis-je, suis-je, suis-je belle ?
Je crois bien avoir
beau front, doux visage,
bouche rosée.
Eustache Deschamps est un poète bien plus important qu’on pourrait imaginer. Il a apporté à la poésie française, voire universelle, trois caractéristiques essentielles.
Premièrement il a codifié certaines formes poétiques importantes : la ballade, le rondeau, le lai, le virelai…
Deuxièmement, il a libéré la poésie des thèmes imposés avant lui. Avec Deschamps, la poésie parle politique, religion, fait de l’humour, et aborde la critique sociale. Elle parle aussi d’amour, bien entendu, mais s’extirpe du corset de la « fin’amor », l’amour courtois des donjons frigorifiques et des amants compassés.
Il apporte une troisième innovation en montrant que l’on n’est pas obligé de mettre la poésie en musique, mais qu’on peut simplement la lire à voix haute, ce qui, aujourd’hui encore, est une manière très simple de réunir les amateurs et les passionnés.
Voici un virelai, qui (contre exemple !) se prête très bien à la mise en musique : c’est une pièce avec seulement deux rimes (une masculine, une féminine) et un refrain. Ni la longueur de la pièce, ni la longueur des vers ne sont imposées. Cette forme est aujourd’hui abandonnée ; il en existe cependant un exemple célèbre : « la rose et le réséda » de Louis Aragon, et son incantation longue et lancinante…
* *
*
Revenons à Deschamps.
Qu’elle est intéressante cette petite jeune fille de 15 ans ! Elle découvre son corps, elle découvre son pouvoir, elle est insolente, elle aguiche avec gourmandise… On imagine assez bien la petite Parisienne gouailleuse, allumeuse, au verbe acide, aux dents aiguisées.
Mais ce qui est encore plus intéressant, c’est le poète qui est entré dans sa peau : il est évidemment sensible au charme de la jeune fille ; il imagine son discours et veut en démonter les ressorts, les ressorts de la séduction.
Vous l’avez compris : avec Eustache Deschamps, nous sommes très loin des troubadours et de l’amour courtois !
Au fait, quel âge a-t-elle, au juste, cette jeune fille en fleur ?
XV ans, dit-elle. A quinze ans, avec des « manteaux en petit-gris » et des « épingles en argent » ? Alors, c’est dans une demeure noble et huppée. Mais dans ce cas, quelle contradiction entre le discours et l’éducation probable de cette enfant !
N’aurait-elle pas plutôt XX ans ? Où officie-t-elle alors ? Où elle hèle-t-elle les mâles mêlés ? Quelque part sur une absence de trottoirs (qui n’existaient pas encore au XIVe siècle) ?
Ou alors XIII ans, en attente de son futur mari, auquel elle promet d’être fidèle — mais prudence — « si ne chancelle » ?…
Elle a un peu tous les âges et tous les statuts. Et devant elle un futur. Lequel ?
Image composite d’un humain complexe, sous le calame d’un observateur sagace et un peu retors quand-même…
Eustache n’avait pas lu Ronsard :
« Cueillez, cueillez votre jeunesse… »
Ni Raymond Queneau :
« si tu t’imagines
xa va xa va xa
va durer toujours
la saison des za
saison des amours
ce que tu te goures
fillette, fillette »
Ni Henri de Régnier :
« Car, fleur trop tôt cueillie et fruit trop tôt goûté,
Julie aux yeux d’enfant est jeune et n’est plus sage ! »
Ni Grisélidis Réal :
« Je te donne mon corps
Pour ton sale argent
(…)
Et toi pitoyable ordure
Que viens-tu me parler d’amour ? »
Ni Georges Perros :
« Je suis mignonne j’ai des seins
que je regarde tous les soirs
ils sont petits ils sont malins
ils sont les bols de mes espoirs »
Tous, dans les siècles, ont visité les mêmes jeunes filles…