Francis Jammes (1868 – 1938)
De l’angélus de l’aube à l’angélus du soir
A Mademoiselle M. R.
On dit qu’à Noël, dans les étables, à minuit,
L’âne et le bœuf, dans l’ombre pieuse, causent.
Je le crois. Pourquoi pas ? Alors, la nuit grésille :
les étoiles font un reposoir et sont des roses.
L’âne et le bœuf ont ce secret pendant l’année.
On ne s’en douterait pas. Mais, moi, je sais qu’ils ont
un grand mystère sous leurs humbles fronts.
Leurs yeux et les miens savent très bien se parler.
Ils sont les amis des grandes prairies luisantes
où des lins minces, aux fleurs en ciel bleu, tremblent
auprès des marguerites pour qui c’est dimanche
tous les jours puisqu’elles ont des robes blanches.
Ils sont les amis des grillons aux grosses têtes
qui chantent une sorte de petite messe
délicieuse dont les boutons d’or sont les clochettes
et les fleurs des trèfles les admirables cierges.
L’âne et le bœuf ne disent rien de tout cela
parce qu’ils ont une grande simplicité
et qu’ils savent bien que toutes les vérités
ne sont pas bonnes à dire. Bien loin de là.
Mais moi, lorsque l’Eté, les piquantes abeilles
volent comme de petits morceaux de soleil,
je plains le petit âne et je veux qu’on lui mette
de petits pantalons en étoffe grossière.
Et je veux que le bœuf qui, aussi, parle au Bon Dieu,
ait, entre ses cornes, un bouquet frais de fougères
qui préserve sa pauvre tête douloureuse
de l’horrible chaleur qui lui donne la fièvre.
1897
Je vous invite à un message d’humanité.
Je sais, il n’est question que d’un bœuf et d’un âne.
Mais lisez bien, écoutez bien : ces animaux sont des personnes, qui « causent », qui ont un « secret », et même un « mystère ». Ils sont « amis » des « prairies », des « grillons » et des « marguerites ».
Le bœuf et l’âne « savent » leur mystère, mais n’en parlent pas, parce qu’ils sont discrets et « humbles ».
Leur mystère est opaque aux hommes : « Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire », même parfois les vérités du « Bon Dieu ». Mais pourquoi vous priver de la « messe délicieuse » ?
Choisissez votre propre mystère : messe de la nature ? messe des créatures de Dieu ? messe des hommes ?…
Le poète, lui, s’engage : l’important, c’est l’empathie, la tendresse, l’humilité, la bonté, la simplicité.
Il veut ainsi protéger les ânes des taons et des abeilles (comme les Rétais, qui enfilaient des pantalons de toile à leurs ânes), protéger les bœufs de la chaleur et du mal de tête.
Il veut protéger et être proche.
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On pourrait dire encore mille choses de ce poème, pourtant modeste emmi l’œuvre de Francis Jammes.
Mais…
Si vous avez le blues, si vous êtes triste, perdu, désemparé : écoutez Francis Jammes (le triste, le dépressif), vous en sortirez rassuré.
Si vous êtes athée, pensez Francis Jammes (le bon, le ringard), vous en sortirez confiant.
Si vous êtes croyant, si vous doutez, lisez Francis Jammes (le catholique), vous en sortirez renforcé.
Si vous détestez, si vous haïssez, si la colère vous emporte, clamez Francis Jammes (l’humble, le tendre), vous frémirez.
Mystère de l’âne et du bœuf, mystère de la poésie…