Labé – Ô beaux yeux bruns

Louise Labé (1524 – 1566)

Ô beaux yeux bruns, ô regards destournez,
Ô chaus soupirs, ô larmes espandues,
Ô noires nuits vainement atendues,
Ô jours luisans vainement retournez :

Ô tristes pleins (1), ô desirs obstinez,
Ô tems perdus, ô peines despendues (2),
Ô mile morts en mile rets tendues,
Ô pires maus contre moy destinez :

Ô ris, ô front, cheveux bras mains et doits :
Ô luth pleintif, viole, archet et vois :
Tant de flambeaux pour ardre (3) une femmelle !

De toy me plein, que tant de feus portant,
En tant d’endroits d’iceus mon cœur tâtant,
N’en est sur toy volé quelque estincelle.

Ô beaux yeux bruns, ô regards détournés,
Ô chauds soupirs, ô larmes répandues,
Ô noires nuits vainement attendues,
Ô jours luisants vainement revenus :

Ô tristes plaintes, ô désirs obstinés,
Ô temps perdus, ô peines dilapidées,
Ô mille morts disposées en mille filets,
Ô pires maux qui me sont destinés :

Ô rires, ô front, cheveux, bras, mains et doigts :
Ô luth plaintif, viole, archet et voix :
Tant de flambeaux pour brûler une femelle !

Je me plains de ce que, alors que tu portais tant de feux,
et que tu touchais de ces feux mon cœur en tant d’endroits,
aucune étincelle n’en ait volé sur toi.



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