Louise Labé (1524 – 1566)
Ô beaux yeux bruns, ô regards destournez,
Ô chaus soupirs, ô larmes espandues,
Ô noires nuits vainement atendues,
Ô jours luisans vainement retournez :
Ô tristes pleins (1), ô desirs obstinez,
Ô tems perdus, ô peines despendues (2),
Ô mile morts en mile rets tendues,
Ô pires maus contre moy destinez :
Ô ris, ô front, cheveux bras mains et doits :
Ô luth pleintif, viole, archet et vois :
Tant de flambeaux pour ardre (3) une femmelle !
De toy me plein, que tant de feus portant,
En tant d’endroits d’iceus mon cœur tâtant,
N’en est sur toy volé quelque estincelle.
Ô beaux yeux bruns, ô regards détournés,
Ô chauds soupirs, ô larmes répandues,
Ô noires nuits vainement attendues,
Ô jours luisants vainement revenus :
Ô tristes plaintes, ô désirs obstinés,
Ô temps perdus, ô peines dilapidées,
Ô mille morts disposées en mille filets,
Ô pires maux qui me sont destinés :
Ô rires, ô front, cheveux, bras, mains et doigts :
Ô luth plaintif, viole, archet et voix :
Tant de flambeaux pour brûler une femelle !
Je me plains de ce que, alors que tu portais tant de feux,
et que tu touchais de ces feux mon cœur en tant d’endroits,
aucune étincelle n’en ait volé sur toi.
Louise Labé était une riche bourgeoise, une brillante intellectuelle, en vue dans la belle société lyonnaise. Elle avait les moyens d’être une femme libre et ne s’en privait pas.
Libre et passionnée.
Le sonnet commence comme un blason : ce genre ancien qui s’attache à décrire un corps, en entier ou en partie (les yeux, la bouche, les mains…). Mais contrairement à la tradition, il s’agit ici du corps masculin : c’est déjà une innovation !
La beauté de l’amant (vers 1 et 9-10) et l’attirance physique qu’elle provoque sont au centre du poème. Elles sont la cause unique de la passion de l’amante, de ses pensées, jusqu’à l’obsession et la frustration. Il n’est question ici ni du cœur, ni de l’âme, mais de « soupirs », de « larmes », de « desirs obstinez », de « tems perdu »… L’adverbe « vainement » (première strophe), placé sur le temps fort des vers, marque puissamment la déception de la femme.
La femme est une « femmelle » (vers 11) ; elle brûle (« flambeaux », « feus », « étincelle »). Pour Alain Rey (dans son « dictionnaire historique de la langue française »), il n’y a pas de doute : au XVIe siècle déjà, le mot avait déjà un sens péjoratif, réducteur. C’est donc bien le corps féminin qui « arde ».
Mais il faut relier ce poème à d’autres dans l’œuvre de Louis Labé pour comprendre qu’il s’agit de tout autre chose qu’une passion éphémère. La grande innovation de la poétesse est en effet de réclamer pour la femme de droit à l’initiative et au plaisir. Elle s’éloigne définitivement de la tradition féodale des troubadours.
Louise Labé va encore plus loin dans son désir d’émancipation. Elle écrit : « Je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses Dames d’eslever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenoilles et fuseaus »… Ainsi, les « beaux yeux bruns » pourraient être une métaphore de tous les yeux de tous les amants du monde, priés de prêter un peu d’attention à leur partenaire.
Une question cependant… Serait-il possible que ces beaux yeux bruns existassent vraiment ?
Or il se trouve qu’Olivier de Magny, présent à Lyon en ce temps-là, poète ami de Joachim du Bellay et fréquentant les salons de la belle Louise, écrit peu de temps après elle des vers presque identiques :
O beaus yeus bruns, ô regards destournez,
O chaults souspirs, ô larmes espandues,
O noires nuicts vainement attendues,
O jours luisans vainement retournez :
O tristes pleints, ô désirs obstinez,
O tens perdu, ô peines despendues,
O mille morts en mille retz tendues,
O pires maulx contre moy destinez.
O pas epars, ô trop ardente flame,
O douce erreur, ô pensers de mon âme,
Qui ça, qui là, me tournez nuit et jour
O vous mes yeux, non plus yeux mais fonteines
O dieux, ô cieux et personnes humaines,
Soyez pour dieu tesmoins de mon amour.
C’est évidemment une réponse à Louis Labé !
Le bel Olivier et l’élégante Louise ont-ils été amants ? On dit que non. Mais un peu amoureux, certainement…