Albert Mérat (1840-1909)
Les souvenirs (1872)
Une source descend de la roche brunie :
Les filles de Plomar viennent laver au bas.
Aux coups vifs des battoirs se mêle le fracas
Que fait le flot, et c’est une forte harmonie.
Comme devant l’autel sur la dalle bénie,
A genoux sur le roc, les pieds nus et nu-bras,
Les filles aux yeux clairs ne vous regardent pas,
Et leur visage est pur comme la mer unie.
Bleuie en longs filets parmi les galets blancs,
La source fait un doux bruit de grelots tremblants
Que l’Océan bientôt étouffe sous sa lame ;
Et les femmes qui sont la grâce du tableau
Se penchent, laissant mordre au matin qui s’enflamme
Leurs beaux bras ruisselants de gouttelettes d’eau.

Ami de Verlaine et Rimbaud, de Banville et d’Hérédia, oublié de nos jours, Albert Mérat fut un poète honoré de son vivant.
Son recueil « les souvenirs » s’ouvre sur un chapitre consacré à la Bretagne. Le site de Plomarc’h est une crique pittoresque à l’écart du port de Douarnenez. Comme en de nombreuses grèves bretonnes, on y trouvait un lavoir alimenté par une source, recouvert aux grandes marées.
Dans sa description, Mérat insiste sur la richesse du concert qui anime la scène. Le « fracas que fait le flot » n’éteint pas le « doux bruit de la source », tout comme les « coups vifs des battoirs » laissent une place aux « grelots tremblants ».
L’harmonie est aussi couleur et lumière : « roche brunie », source « bleuie », « galets blancs », « yeux clairs », « matin qui s’enflamme »…
« Grâce du tableau », les lavandières pures et chastes (elles « ne vous regardent pas ») habitent ce décor d’harmonie. Leur discrète piété (« à genoux sur le roc ») les accompagne, comme elle est présente dans les gouttelettes d’eau du dernier vers qui sont aussi bien l’eau de la source que l’eau de la bénédiction…