Gérard de Nerval (1808 – 1855)
Odelettes (1853)
Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.
Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,
Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;
Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que, dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue… – et dont je me souviens !
Une « fantaisie » est une pièce musicale de forme libre, sans les contraintes des formes classiques, où peut s’exprimer la subjectivité du musicien. Nous sommes donc prévenus : Nerval va nous parler de musique, et il entend le faire librement. Ainsi, la forme du poème est libre : l’auteur s’écarte du sonnet, qu’il aurait pourtant pu choisir.
L’air « très vieux » du vers 3 a été identifié : il s’agit de « La fille au roi Louis », une chanson ancienne, dont la musique lancinante, répétitive, et les lugubres paroles sont bien de nature à émouvoir un romantique, et qu’il préfère aux trois grands compositeurs (Rossini, Mozart, Weber – prononcer : « Wèbre »), très appréciés à son époque.
Une autre affirmation de sa liberté dans ce poème est qu’il est écrit à la première personne (avec l’insistance « pour moi seul ») : le poète va donc nous livrer ses pensées les plus intimes, les plus importantes du moment.
Les trois strophes qui suivent forment une seule phrase, à peine ralentie par les points-virgules. On croirait les images d’un drone évoluant à la fois dans le temps et dans l’espace. Du haut d’un coteau, nous plongeons vers la rivière, au pied d’un château. C’est sans doute un château du Valois, théâtre de moments de bonheur pour le petit Gérard, le château précis d’une époque précise, dont l’architecture est caractéristique du règne de Louis XIII (briques et coins de pierre). Nous planons ensuite à l’horizontale, au-dessus du parc et de la rivière, pour redresser enfin notre vol vers la haute fenêtre où se tient la belle dame.
Nous traversons le temps, le rêve, la réalité, pour nous suspendre finalement à la vision de la noble figure à sa fenêtre.
Ainsi, la perception du temps est troublante. Revenant deux cents ans en arrière, Nerval mélange le présent (méprisé des romantiques) et le passé (révéré des mêmes). L’air qu’il entend est très « vieux » mais rajeunit son âme. Il « croit voir s’étendre un coteau », n’en est donc pas certain, et revient finalement dans une « autre existence » (il croyait à la métempsycose)… Il vit dans un passé toujours renaissant, dans une sorte de temporalité confuse.
On remarque également que le déplacement dans l’espace s’accompagne d’un rétrécissement de l’horizon : d’abord le coteau vert, puis le château avec son parc et sa rivière, enfin la dame à sa fenêtre. Cet effet de zoom nous conduit à l’acmé du poème : ce personnage insaisissable, hiératique, intemporel, irréel, renvoie de nouveau à la chanson du premier vers :
— Ma fille, il faut changer d’amour,
Ou vous entrerez dans la tour.
— J’aime mieux rester dans la tour,
Mon père, que de changer d’amour.
La dame est inaccessible, car, dans ses habits anciens, elle procède d’une autre époque.
Peut-être est-elle la mère de Nerval, disparue lorsqu’il avait deux ans, et dont il se souvient comme d’un rêve…
Peut-être est-ce un retour à la réalité après le songe romantique, un souvenir heureux grâce à un songe merveilleux…