Armand Robin (1912 – 1961)
Ma vie sans moi (1940)
Au village où ne cesse de s’étendre ma première ombre,
A l’heure où, chatouillées par les doigts roses de l’aurore,
L’église et sa voisine, la timide bijouterie des bruyères
Échangent un grand sourire mouillé de pourpre,
Un vieillard qui mâchonne une herbe jeune et fière
S’avance en grandissant sous la splendeur de l’éphémère
Et compte pour lui seul toutes les minutes où je l’oublie.
Oh, soyez-lui gentilles, très gentilles,
Prairies brillantes de tant d’offrandes d’oiseaux et de rosée !
Il cherche pour m’aimer un simple mot bien dit,
Qui soit presque une chose, un simple mot de plus
Que sa vie — et si clair que l’âme en reste obscure,
Quand il se perd au ciel comme un caillou très rude
Lancé par un berger trop loin de ses brebis…
Et le songe d’un lys empoussiéré s’allonge
Aux vitraux où des yeux d’anges moisis sommeillent.
De quelque regard qu’on l’observe, Armand Robin est inclassable.
Petit paysan de Basse Bretagne, très pauvre, élève prodige, esprit brillant, poète, traducteur, polyglotte (il parlait, dit-on, une bonne vingtaine de langues et en maîtrisait plus ou moins une vingtaine d’autres), critique, voyageur, essayiste… rebelle, anarchiste, inclassable, marginal, refusant l’aide de ses amis, drogué de fatigue et de maladie… vomissant l’édition (refusant parfois de publier), l’intelligentsia littéraire parisienne, le communisme, le capitalisme… Mort très très bizarrement dans un commissariat parisien…
Il a consacré de nombreux poèmes à ses origines. Les nombreux textes qu’il a laissés parlant de la Bretagne ou de ses parents, montrent un homme saisi de vertige à la pensée du gouffre qui le sépare à jamais de ce qu’il fut autrefois, ou de ce qu’il aurait pu devenir. Ce qu’il mettait en évidence, c’était le fil si ténu qui reliait encore la misère de son enfance à l’universalité de sa pensée d’adulte. Sa relation à ses parents et à ses origines était donc d’amour et d’une infinie reconnaissance pour lui avoir permis de les quitter pour un monde si différent du leur.
« Le pays de mon père » est révélateur de la complexité de ces sentiments.
La première phrase (7 vers) met en scène son père (vers 5) : c’est un vieillard, mais aussi un enfant qui grandit, un jeune homme altier, splendide mais éphémère. Il représente le père du poète mais aussi le peuple de misère et de travail dont il est issu. Ce peuple ancêtre évolue dans un décor sublime (« bijouterie ») et délicat comme une dentelle (« doigts roses »). C’est un univers naturel et harmonieux, bienveillant, construit de respect mutuel (« l’église et sa voisine »), fier mais « timide », souriant, habillé de la « pourpre » de la noblesse.
Dans sa simplicité de vieux paysan (il « mâchonne une herbe »), le père d’Armand se donne tout entier, comptant sans le regretter le temps passé depuis le départ du fils oublieux.
Les vers 8 et 9 (« Oh ! soyez lui gentilles, très gentilles ») marquent une rupture. C’est une prière, païenne certes, mais qu’on croirait échappée d’un poème du très catholique Francis Jammes. Ils sont une introduction à une nouvelle évocation du père qui, cette fois, est bien le seul, celui qui aime et a élevé Armand.
Le ton change : après les premiers vers très étirés (jusqu’à 16 syllabes), le poète revient à des alexandrins (presque) classiques. Le poète quitte le foisonnement de la nature et revient à une harmonie plus humaine.
Le sujet n’est plus l’origine du poète, mais l’amour du père pour son fils. C’est la pudeur qui préside à cet amour : le père (illettré, il faut le rappeler) cherche un mot, un seul, qui exprimerait l’amour. Ce seul mot sera plus grand que la vie, plus clair que l’âme, mais sévère et plus rude qu’un caillou ; il contiendra à lui seul et sous toutes ses formes tout l’amour destiné par le père-berger à Armand-brebis, si loin désormais (vers 14).
Si loin, si inaccessible, que le père et son univers magique se replient désormais dans la pénombre de l’église, dans la tristesse et la solitude, sous les poussières et les moisissures…