Saint-John Perse (1887 – 1975)
Chronique (1960)
« … Grand âge, nous voici — et nos pas d’hommes vers l’issue. C’est assez d’engranger, il est temps d’éventer et d’honorer notre aire.
« Demain, les grands orages maraudeurs, et l’éclair au travail… Le caducée du ciel descend marquer la terre de son chiffre. L’alliance est fondée.
« Ah ! qu’une élite aussi se lève, de très grands arbres sur la terre, comme tribu de grandes âmes et qui nous tiennent en leur conseil… Et la sévérité du soir descende, avec l’aveu de sa douceur, sur les chemins de pierre brûlante éclairés de lavande…
« Frémissement alors, à la plus haute tige engluée d’ambre, de la plus haute feuille mi-déliée sur son onglet d’ivoire.
« Et nos actes s’éloignent dans leurs vergers d’éclairs…
« À d’autres d’édifier, parmi les schistes et les laves. À d’autres de lever les marbres à la ville.
« Pour nous chante déjà plus hautaine aventure. Route frayée de main nouvelle, et feux portés de cime en cime…
« Et ce ne sont point là chansons de toile pour gynécée, ni chansons de veillées, dites chansons de Reine de Hongrie, pour égrener le maïs rouge au fil rouillé des vieilles rapières de famille,
« Mais chant plus grave, et d’autre glaive, comme chant d’honneur et de grand âge, et chant du Maître seul au soir, à se frayer sa route devant l’âtre
« — fierté de l’âme devant l’âme et fierté d’âme grandissante dans l’épée grande et bleue.
« Et nos pensées déjà se lèvent dans la nuit comme les hommes de grande tente, avant le jour, qui marchent au ciel rouge portant leur selle sur l’épaule gauche.
« Voici les lieux que nous laissons. Les fruits du sol sont sous nos murs, les eaux du ciel dans nos citernes et les grandes meules de porphyre reposent sur le sable.
« L’offrande, ô nuit, où la porter ? et la louange, la fier ?… Nous élevons à bout de bras, sur le plat de nos mains, comme couvée d’ailes naissantes, ce cœur enténébré de l’homme où fut l’avide, et fut l’ardent, et tant d’amour irrévélé…
« Ecoute, ô nuit, dans les préaux déserts et sous les arches solitaires, parmi les ruines saintes et l’émiettement des vieilles termitières, le grand pas souverain de l’âme sans tanière,
« Comme aux dalles de bronze où rôderait un fauve.
*
« Grand âge, nous voici. Prenez mesure du cœur d’homme. »
Presqu’ile de Giens
Septembre, 1959.
« Chronique » a été écrit en 1959 ; le recueil comprend huit poèmes qui développent les réflexions de Saint-John Perse sur le « Grand âge ». Le poète est en effet âgé de 72 ans : il ressent le besoin d’en parler. Mais il ne pleure pas sur son sort !
Pour lui le « Grand âge » est certes le sien propre, mais aussi l’âge de la grandeur, et l’âge où l’homme s’élève en léguant à tous les hommes les bases de leur avenir. Ce grand poème nous parle non seulement du passé, mais surtout d’une vision du futur.
Le poème VIII est le dernier de la série : il conclut le cheminement de Saint-John Perse. Il s’ouvre sur l’échéance ultime qui attend personnellement le poète (« l’issue »), pour mieux l’évacuer (« éventer », « honorer »).
Dans la deuxième strophe, l’auteur évoque le présent : le caducée d’Hermès (messager de « l’éclair » de Zeus) signe « l’alliance » entre les anciens et les nouveaux ;
Place à l’avenir dans la troisième strophe et les suivantes : « qu’une élite aussi se lève », « à d’autres d’édifier »… C’est le moment pour Saint-John Perse de délivrer son message. Ayant dénoncé les futilités…
(Les « chansons de toile » sont un type de chanson médiévale, traitant de l’amour courtois ; la « chanson de la Reine de Hongrie » désigne la chanson des « trois jeunes tambours », refrain populaire).
… il se fixe une « plus hautaine aventure » et nous livre sa conception de la transcendance : « L’offrande, où la porter ? ».
Aucune place pour Dieu dans l’univers de Saint-John Perse : l’homme, « avide », « ardent », ne connaît qu’un amour « irrévélé ». De ses temples, il ne reste que des « préaux déserts », des « ruines saintes », des « vieilles termitières » émiettées. L’âme est « sans tanière » ; elle plie seulement devant elle-même (« âme et fierté d’âme »).
Le poète appelle à venir une génération d’hommes majestueux, presque aristocrates, où il est tentant de reconnaître les chamanes ténébreux de sa Guadeloupe natale : « élite », « tribu de grandes âmes », « feux portés de cime en cime », « Maître seul au soir », « les hommes de grande tente »…
Pense-t-il vraiment à une aristocratie élitiste ? Ou demande-t-il plutôt aux hommes de s’élever au dessus de leur condition, ce que laissent penser les « nous » qui parsèment son poème (Grand âge, « nous » voici, et non : « me » voici) ?
Le dernier vers, isolé par un astérisque, est un appel : le dernier mot de son vaste poème est « cœur d’homme »…
« Chronique » est le dernier écrit du poète avant son prix Nobel (1960) : dans la haute chaîne de la poésie mondiale, Saint-John Perse est un sommet…