Victor Hugo (1802-1885)
L’art d’être grand-père (1877)
Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir,
Pour un crime quelconque, et, manquant au devoir,
J’allai voir la proscrite en pleine forfaiture,
Et lui glissai dans l’ombre un pot de confiture
Contraire aux lois. Tous ceux sur qui, dans ma cité,
Repose le salut de la société,
S’indignèrent, et Jeanne a dit d’une voix douce :
– Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce ;
Je ne me ferai plus griffer par le minet.
Mais on s’est récrié : – Cette enfant vous connaît ;
Elle sait à quel point vous êtes faible et lâche.
Elle vous voit toujours rire quand on se fâche.
Pas de gouvernement possible. À chaque instant
L’ordre est troublé par vous ; le pouvoir se détend ;
Plus de règle. L’enfant n’a plus rien qui l’arrête.
Vous démolissez tout. – Et j’ai baissé la tête,
Et j’ai dit : – Je n’ai rien à répondre à cela,
J’ai tort. Oui, c’est avec ces indulgences-là
Qu’on a toujours conduit les peuples à leur perte.
Qu’on me mette au pain sec. – Vous le méritez, certes,
On vous y mettra. – Jeanne alors, dans son coin noir,
M’a dit tout bas, levant ses yeux si beaux à voir,
Pleins de l’autorité des douces créatures
– Eh bien, moi, je t’irai porter des confitures.
Je vous présente Jeanne Hugo. Son délicieux grand-père, Victor, vous le connaissez déjà !
A l’automne de sa vie, Victor a subi tous les deuils : son épouse et quatre de ses enfants sont morts avant lui et la dernière, Adèle, est internée en asile psychiatrique. Mais il a deux petits enfants qu’il adore, Jeanne et Georges.
Voici donc Jeanne, punie de cabinet noir pour un « crime quelconque »…
Pour consoler la pauvre Jeanne, Papi Victor enfreint la loi. Car dans cette histoire, la famille est un état, et un état justicier ! Voyez le vocabulaire : « crime », « forfaiture », « lois », « salut de la société », « gouvernement, », « pouvoir »… Notez l’allitération des « s », aux vers 5, 6, 7, soulignant la colère des juges, et l’assonance des « ou » aux vers 13 et 14, imitant les « ouh ! ouh ! » des mêmes. Voyez aussi le son « m » aux vers 20 et 21 : le grand-père maugrée, marmonne et mâche sa mauvaise humeur…
Remarquez aussi comme Jeanne est distante des adultes : ils l’appellent « cette enfant », « l’enfant ».
Pourtant, la terreur sera vaincue par « l’autorité de la douce créature », comme le dit Hugo, le maître de l’antithèse.
Ecoutez encore ces quelques vers de « L’art d’être grand-père » :
(…) j’aime mieux
(…) les enfants gâtés que les pères pourris.
Et ceux-ci, du même recueil :
Que voulez-vous ? L’enfant me tient en sa puissance ;
Je finis par ne plus aimer que l’innocence.
Puissé-je être un grand-père de cet acabit !