Anna de Noailles (1876 – 1933)
L’honneur de souffrir (1927)
Ils ont inventé l’âme afin que l’on abaisse
Le corps, unique lieu de rêve et de raison,
Asile du désir, de l’image et des sons,
Et par qui tout est mort dès le moment qu’il cesse.
Ils nous imposent l’âme, afin que lâchement
On détourne les yeux du sol, et qu’on oublie,
Après l’injurieux ensevelissement,
Que sous le vin vivant tout est funèbre lie.
— Je ne commettrai pas envers votre bonté,
Envers votre grandeur, secrète mais charnelle,
Ô corps désagrégés, ô confuses prunelles,
La trahison de croire à votre éternité.
Je refuse l’espoir, l’altitude, les ailes,
Mais étrangère au monde et souhaitant le froid
De vos affreux tombeaux, trop bas et trop étroits,
J’affirme, en recherchant vos nuits vastes et vaines,
Qu’il n’est rien qui survive à la chaleur des veines !
Lorsqu’Anna de Noailles écrit « l’honneur de souffrir », elle approche les cinquante ans. Le recueil est d’une tonalité pessimiste. Sa santé est chancelante. Elle devient mélancolique et morose. Elle abandonne les hymnes à la nature de ses premiers recueils pour de sombres réflexions sur « l’allégresse de la mort », le « noir caveau », le « funèbre mystère », « le plaisir du néant, unique éternité »… Elle est parfois conduite à penser au suicide
J’aime ce noir flacon où dort un suc de plantes. (C)
Au détour de quelques vers, on entend encore le questionnement de la poétesse
Malgré les maux mortels, malgré la servitude,
On sent toujours latent un secret paradis (LVII)
Mais c’est toujours la même réponse qui parcourt le recueil :
Mais je ne fais aucun accueil
A la volupté du ciel calme.
Je ne vois ni roses ni palmes. (XXXV)
Elle est donc conduite à régler leur compte à tous les « Ils » qui ouvrent le poème.
Je ne veux plus goûter le musical mensonge
De ces grands enchanteurs que leur démon distrait. (XXXVI)
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Dans les quatre premiers vers du poème, elle affirme le corps comme siège de la vie.
La suite est un réquisitoire emporté contre les inventeurs de l’âme, qui sont pour elle des dictateurs qui « imposent » leur vision de l’existence, qui briment le corps et les élans de la nature. Anna de Noailles détourne la métaphore du « vin vivant » (symbole christique), opposé à la « funèbre lie ». Elle considère comme une « trahison de croire à l’éternité ». Allant jusqu’au bout de sa conviction elle « refuse l’espoir, l’altitude, les ailes ». Le refus de l’espoir est en réalité celui de l’espérance, l’une des trois vertus théologales du catholicisme.
Le lyrisme qui caractérise la manière d’Anna de Noailles explose dans les derniers vers, amplifié par les allitérations (les « v » qui rappellent la vie du « vin vivant »).
« Ces choses sont finies » (XXXVII),
écrit encore Anna, pour affirmer avec force que la mort est définitive et sans appel.