Alfred Jarry (1873 – 1907)
Les jours et les nuits (1907)
Parmi les bruyères, pénil des menhirs,
Selon un pourboire, le sourd-muet qui rôde
Autour du trou du champ des os des martyrs
Tâte avec sa lanterne au bout d’une corde.
Sur les flots de carmin, le vent souffle en cor.
La licorne des mers par la lande oscille.
L’ombre des spectres d’os, que la lune apporte
Chasse de leur acier la martre et l’hermine.
Contre le chêne à forme humaine, elle a ri,
En mangeant le bruit de hannetons, C’havann,
Et s’ébouriffe, oursin, loin sur un rocher.
Le voyageur marchant sur son ombre écrit.
Sans attendre que le ciel marque minuit
Sous le batail de plumes la pierre sonne.
Alfred Jarry, né à Laval, a grandi à Saint-Brieuc et Rennes. Rien d’étonnant à ce qu’il ait visité les alignements de Carnac en famille. Il en a été suffisamment impressionné pour écrire ce poème.
Dans les deux premiers vers, le poète s’appuie sur ses souvenirs du site de Carnac. Le « pourboire » rappelle les enfants qui psalmodiaient pour les touristes l’histoire des alignements. Le sourd-muet, peut-être un souvenir lié au site ?
Le fantastique s’invite : les menhirs (phalliques) sont érigés sur un pénil (partie inférieure du ventre, « mont de Vénus » chez la femme).
Le sang de l’histoire s’invite : les localités voisines de Brec’h et Auray ont vécu le débarquement de Quiberon, ultime tentative des émigrés et des Chouans pour déstabiliser la Révolution en 1795. La bataille s’est achevée par une fusillade de masse où périrent deux cents royalistes. Son souvenir apparaît ici dans le « champ des os des martyrs », les « spectres d’os », « le batail de plumes ».
Le fantastique insiste… Voici la légende multiforme des menhirs de Carnac, cimetière où chaque pierre serait un soldat païen pétrifié par un saint local. Les flots, le vent, la lune, le chêne sont les décors familiers des légendes bretonnes. Le bestiaire mélange la terre et la mer : licorne des mers (narval), martre, hermine (symbole d’Anne-de-Bretagne), hannetons, oursin. Le mot « c’havann », incorrect en breton, est peut-être une déformation de « kaouenn » (la chouette) ou de « kavann » (la corneille). Il rajoute au fantastique : il est imprononçable en français, la consonne « c’h » (identique à la jota castillane) y étant inconnue.
Martyrs et spectres, histoire et légende, terre et mer, licorne et hermine, oursins et c’havann… De quoi impressionner le voyageur à l’approche de minuit !
Au fait, ce voyageur ?… Comment voulez-vous lire le vers 12 :
Le voyageur (marchant sur son ombre) écrit.
Ou alors :
Le voyageur (marchant) écrit sur son ombre.
De toutes façons, c’est bizarre…
Guillevic, lorsqu’il a écrit « Carnac », pensait-il au poème de Jarry :
Les menhirs la nuit vont et viennent
Et se grignotent.
Les forêts le soir font du bruit en mangeant.
La mer met son goëmon autour du cou – et serre.
Les bateaux froids poussent l’homme sur les rochers
Et serrent.