Auguste Lacaussade (1815 – 1897)
Études poétiques (1876)
On marche aux sons voilés du tambour. Sur la plaine
Le soleil luit ; l’oiseau vole au bord du chemin.
Oh ! que n’ai-je son aile ! oh ! que la vie est pleine
De tristesse ! Mon cœur se brise dans mon sein.
Au monde je n’aimais que lui, mon camarade,
Que lui seul, et voici qu’on le mène à la mort.
Pour le voir fusiller défile la parade ;
Et c’est nous, pour tirer, nous qu’a choisis le sort.
On arrive : ses yeux contemplent la lumière
De ce soleil de Dieu qui monte dans le ciel…
Mais d’un bandeau voici qu’on couvre sa paupière :
Dieu clément, donnez-lui le repos éternel !
Nous sommes neuf en rang, déjà prêts sous les armes.
Huit balles l’ont blessé ; la mienne, – de douleur
Leurs mains tremblaient, leurs yeux visaient mal sous les larmes, –
La mienne l’a frappé juste au milieu du cœur.
Imité de l’allemand.
Auguste Lacaussade a mal démarré dans la vie : être le fils de l’union libre d’un blanc et d’une mulâtre ancienne esclave, à la Réunion, en 1815, c’est la certitude de devoir affronter mépris, humiliations et portes fermées. Il subira tout cela et le surmontera pour devenir un militant de l’anti-esclavagisme aux côtés de Victor Schoelcher, jusqu’à l’abolition de 1848.
Mais ce n’est pas de cela qu’il est question dans ce poème qui nous ramène à la guerre de 1870-71.
Un narrateur accompagne son ami condamné au lieu du supplice. La marche est lente, silencieuse et lourde, au son des « l », dont l’allitération accompagne le cortège.
L’oiseau de la liberté est évacué au bord du chemin dès le deuxième vers. La scène est inondée de lumière, jusqu’au moment où le condamné est aveuglé par le bandeau.
Quatre personnages participent à la mise à mort : le supplicié, son ami narrateur, l’ensemble des huit autres membres du peloton d’exécution ; le quatrième est Dieu lui-même, appelé à prendre pitié. Tous les autres sont absents, désignés par « on », ou « le sort ».
C’est dans la construction des trois derniers vers que Lacaussade exprime avec le plus de force le lien entre le condamné et le narrateur. Les huit autres soldats tremblent, pleurent et visent mal pour cette raison ; peut-être refusent-ils de donner le coup mortel. Le narrateur, déchiré, n’hésite pourtant pas : il vise au cœur, pour éviter au supplicié la souffrance de l’agonie.
Le dernier vers : « La mienne l’a frappé juste au milieu du cœur » nous atteint par surprise. Il étonne par sa soudaineté et par sa simplicité, comme le dernier vers de Rimbaud dans « le dormeur du val » : « il a deux trous rouges au côté droit ».
Mais ce qui alimente ma réflexion, c’est plutôt la formule finale :
« imité de l’allemand ».
Le mot « allemand » débutant par une minuscule, il s’agit de la langue allemande ; il se pourrait que Lacaussade songe à un poème allemand. Il se pourrait aussi que ce poème allemand n’existe pas. L’important pour Lacaussade, c’est qu’ont existé un jour, quelque part, deux Allemands, un fusilleur et un fusillé, qui ont vécu un drame identique à celui de son poème.
Vainqueurs ou vaincus, français ou allemands, trop de soldats sont défaits…
« Le fusillé » de Jacques Prévert par exemple :
« Les fleurs les jardins les jets d’eau les sourires
« Et la douceur de vivre
« Un homme est là par terre et baigne dans son sang »
… Et Aragon dira, dans soixante-dix ans :
« A quoi peut leur servir de se lever matin
« Eux qu’on retrouve au soir désœuvrés incertains »