Charles Leconte de Lisle (1818 – 1894)
Poèmes antiques (1852)
Midi, Roi des étés, épandu sur la plaine,
Tombe en nappes d’argent des hauteurs du ciel bleu.
Tout se tait. L’air flamboie et brûle sans haleine ;
La terre est assoupie en sa robe de feu.
L’étendue est immense, et les champs n’ont point d’ombre,
Et la source est tarie où buvaient les troupeaux ;
La lointaine forêt, dont la lisière est sombre,
Dort là-bas, immobile, en un pesant repos.
Seuls, les grands blés mûris, tels qu’une mer dorée,
Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeil ;
Pacifiques enfants de la Terre sacrée,
Ils épuisent sans peur la coupe du Soleil.
Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante,
Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux,
Une ondulation majestueuse et lente
S’éveille, et va mourir à l’horizon poudreux.
Non loin, quelques bœufs blancs, couchés parmi les herbes,
Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais,
Et suivent de leurs yeux languissants et superbes
Le songe intérieur qu’ils n’achèvent jamais.
Homme, si, le cœur plein de joie ou d’amertume,
Tu passais vers midi dans les champs radieux
Fuis ! la Nature est vide et le Soleil consume :
Rien n’est vivant ici, rien n’est triste ou joyeux
Mais si, désabusé des larmes et du rire,
Altéré de l’oubli de ce monde agité,
Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire
Goûter une suprême et morne volupté,
Viens ! Le Soleil te parle en paroles sublimes
Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin ;
Et retourne à pas lents vers les cités infimes,
Le cœur trempé sept fois dans le Néant divin.
Leconte de Lisle était très clair : « je hais mon temps ».
Les poètes de son temps, les romantiques ? Auteurs d’une « religiosité factice et sensuelle », d’un « art de seconde main », des « maîtres (…) fatigués d’eux-mêmes »…
Le monde de son temps ? Obscurci par « la fumée de la houille, condensée en nuées épaisses dans le ciel », effaçant la poésie « grâce aux clameurs barbares du Pandemonium industriel »…
Le premier recueil de Leconte de Lisle s’appelle « Poèmes antiques » (1852). Il y décrit (entre autres) les campagnes et les forêts de la Grèce mythologique, souriantes, hospitalières, habitées de bons génies, agréables aux hommes…
Et subitement, vers la fin du volume, arrive ce poème : « Midi »…
C’est un paysage moderne, une campagne de 1850. Le décor change complètement !
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L’introduction à la lecture du paysage fait intervenir les quatre éléments : la terre (assoupie), l’eau (la source tarie), l’air (qui brûle sans haleine) et le feu. Tous sont donc éteints ou inertes, sauf le dernier. En effet, la brûlure est partout présente : « l’air « flamboie et brûle », « robe de feu », « point d’ombre », « la coupe du Soleil », « âme brûlante », « le Soleil consume »…
Sous ce feu, tout dort : « tout se tait », « la terre est assoupie », la forêt « dort » en un pesant repos », les bœufs sont « couchés ».
L’atmosphère est étouffante, la torpeur écrase tout.
Aucun incident, aucun relief ne ponctue ce paysage : « épandu sur la plaine», « nappes d’argent », « l’étendue est immense », « mer dorée ». Il ne présente rien de proche où s’accrocher : « hauteurs du ciel bleu », la « lointaine forêt » dort « là-bas », les grands blés « se déroulent au loin »…
Le seul mouvement est « l’ondulation majestueuse et lente » des blés ; or ce mouvement va « mourir à l’horizon poudreux »…
C’est seulement avant l’arrivée de l’homme qu’un semblant de vie apparaît, plus proche : les bœufs blancs, qui bavent, « couchés », « languissants ». Ils se pourrait que ces animaux fatigués viennent ici en miroir du bœuf mythologique d’un poème du même recueil (« Fultus Hyacintho »), qui, lui, est reposé, serein et majestueux :
Il paît jusques à l’heure où, du Zénith brûlant,
Midi plane, immobile, et lui chauffe le flanc.
Alors des saules verts l’ombre discrète et douce
Lui fait un large lit d’hyacinthe et de mousse,
Et couché comme un Dieu près du fleuve endormi,
Pacifique, il rumine, et clôt l’œil à demi.
Le poète intime ensuite à l’Homme de fuir (strophe 6) : Il est arrivé par hasard (« si tu passais… »), il n’a rien à faire dans cette Nature vide que le Soleil consume.
Il ne peut venir que s’il est désabusé, altéré (= assoiffé) d’oubli, s’il est dégoûté du monde moderne (« agité », « cités infimes »).
Et il repartira, triste et déçu, n’ayant rien à espérer de quiconque. L’athée Leconte de Lisle termine en effet son poème sur le « néant divin ». Cette notion (qui a par ailleurs une signification théologique) est utilisée une autre fois dans le recueil des « Poèmes Antiques », dans ce même esprit négatif (« le néant divin ne connaît pas l’amour »).
« Midi » illustre donc bien le pessimisme foncier souvent attribué à Leconte de Lisle.
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Et il illustre aussi la solution littéraire que ce grand poète trouve pour exister : une poésie dégagée des sentiments personnels (contrairement au romantisme), où le poète ne s’implique pas, observe seulement, et s’attache exclusivement à la beauté de ses vers (sans souci du monde moderne, honni, qui pourrait le dévorer ou l’asservir, dans une « alliance monstrueuse de la poésie et de l’industrie »).
Ce sera le mouvement du Parnasse, une des grandes écoles poétiques du grand XIXe siècle…