Stéphane Mallarmé (1842 – 1898)
Mon âme vers ton front où rêve, ô calme sœur,
Un automne jonché de taches de rousseur,
Et vers le ciel errant de ton œil angélique
Monte, comme dans un jardin mélancolique,
Fidèle, un blanc jet d’eau soupire vers l’Azur !
– Vers l’Azur attendri d’Octobre pâle et pur
Qui mire aux grands bassins sa langueur infinie
Et laisse, sur l’eau morte où la fauve agonie
Des feuilles erre au vent et creuse un froid sillon,
Se traîner le soleil jaune d’un long rayon.
La poésie de Stéphane Mallarmé est un monde d’hermétisme. Certains de ses poèmes les plus célèbres sont incompréhensibles : d’éminents spécialistes en donnent des interprétations contradictoires, en évitant de se critiquer les uns les autres : les certitudes sont si rares…
Il arrive cependant que les choses soient presque claires.
*
* *
« Soupir »… Qui est la « calme sœur » du premier vers ?
C’est Maria, la sœur cadette de Stéphane, morte à l’âge de treize ans ; ils étaient très proches et le poète ne s’en est jamais remis.
Ce poème est donc bien un « soupir », en mémoire de Maria, « calme » et « angélique »…
*
* *
Brisons à présent l’hermétisme du poème. La phrase principale est la suivante :
Mon âme monte vers ton front et vers (le ciel de) ton œil.
Tout le reste est constitué d’incidentes enrichissant cette phrase.
Pour bien comprendre, rangeons les mots dans le bon ordre :
Mon âme monte
vers ton front où rêve, ô calme sœur,
Un automne jonché de taches de rousseur,
Et vers le ciel errant de ton œil angélique.
[Mon âme]
Comme un blanc jet d’eau fidèle soupire vers l’Azur
dans un jardin mélancolique.
– Vers l’Azur attendri d’Octobre pâle et pur
Qui mire aux grands bassins sa langueur infinie
Et laisse se traîner le soleil jaune d’un long rayon
sur l’eau morte
où la fauve agonie des feuilles
erre au vent et creuse un froid sillon.
Evidemment, c’est beaucoup moins beau ! Comme l’a dit Mallarmé lui-même, ses poèmes perdent à être expliqués.
*
* *
Selon Mallarmé, le poète doit « peindre non la chose, mais l’effet qu’elle produit », et « laisser l’initiative aux mots ». Il crée un langage inédit, choisissant des mots rares (parfois inventés) et déconstruisant la syntaxe.
Les détracteurs de Mallarmé lui reprochent le côté, selon eux, gratuitement et excessivement obscur de sa poésie, sans comprendre tout l’arrière-plan métaphysique qui hante ses vers.
Ici, la multiplication des adjectifs, la densité des images (lumière, mélancolie, azur, eau, feuilles, jet d’eau…) servent à décrire, non un jardin d’automne, mais la pureté et la mort de la jeune fille, ainsi que la tristesse du poète.
*
* *
Il vous reste à faire une chose : lisez et relisez ce texte à voix haute et laissez-vous envahir par la musique mallarméenne…
