Géo Norge (1898 – 1990)
Les râpes (1949)
S’aimèrent dur sous la lune
– Fers, aciers, métaux –
Pas de roses, pas de prunes
En ce pays sans défaut.
S’aimèrent dur, belle houille
Avec tes grains dans la peau.
Pas de lis, pas de citrouille :
Fers, aciers, métaux.
C’était riche et c’était beau,
Cette lune sur l’usine,
Le gamin et la gamine,
Les seins contre la poitrine
– Fers, aciers, métaux –
Tout allait bien. Dieu sommeille
Et la guerre est en repos.
Belle amour encor plus belle,
O saisons industrielles,
Parmi vos grands végétaux :
Charbons aux fortes prunelles,
Fers, aciers, métaux,
Poutrelles.

Norge le Wallon s’est exilé en Provence au lendemain de la guerre. Ce qui ne l’a pas empêché de penser à son pays natal, ses mines et son charbon.
Il nous décrit ici un univers très dur, sans nature (« pas de roses, pas de lys »), sans tendresse (on s’aime « dur »), où les saisons ne sont qu’industrielles.
Nous sommes oppressés par l’immense halètement de l’usine proche… C’est la même ambiance dans le texte : presque pas de verbes, plusieurs verbes coupés en deux, peu de rejets, etc…
Au milieu du poème : le gamin et la gamine. Pour eux, pas de refuge : ils ne peuvent s’aimer que sous la lune, dont ils partagent la lumière avec l’usine.
Que ressentent-ils ? Quelle émotion ? Sans doute pas grand chose. L’usine.
Les vers sont des heptasyllabes (7 pieds), sauf « Fers, aciers, métaux » (5 pieds). Les deux pieds qui manquent arrivent seulement à la fin, lorsque les « poutrelles » (produit fini, usiné) viennent compléter et transformer la matière première (fers, aciers, métaux, charbon).
Car dans cette Wallonnie industrielle, il n’y a pas d’autre beauté que celle de l’usine, pas d’autre objectif que le travail fini, pas d’autre idéal que la « guerre en repos ».
Georges Coulonges avait raison :
Les enfants de la ville grandissent en hiver
Avec des yeux hostiles posés sur l’univers.
Cependant Norge reste un plaisant compagnon et un incorrigible optimiste. Il nous le dit dans un poème du même recueil (« Chances ») :
Et chance à l’enfant dernier,
Fils de la métallurgie
Qui passe en chapeau d’acier
Dans sa berline à chenilles.
Surtout, chance à toi, Ninie,
Demain belle, demain fille
Aux seins prêts à pépier
Sur les doigts de l’ouvrier.