Charles-François Pannard (1689 – 1765)
Quand vous arriverez dans la demeure sombre,
Où la Parque mettra tous vos lauriers à l’ombre,
Livrés à des remords cruels,
Héros, vous vous direz : « Insensés que nous sommes !
Fallait-il pour être immortels,
Faire mourir cinq cent mille hommes ? »
Employé de bureau, auteur dramatique, chansonnier, Charles-François Pannard (1689–1765) est également poète. Il a laissé une profusion de courtes pièces : poèmes bachiques (où il excelle), fables, maximes, épigrammes, madrigaux, cantates… Ce « coupleteur » (comme il se définissait lui-même) était un bon vivant, aimable compagnon, aimant la bonne chère et la joyeuse compagnie.
Mais il lui arrivait d’être sérieux, comme dans ce petit poème où il s’adresse à des héros belliqueux au moment de leur mort.
Rappelons que les trois Parques sont des divinités romaines qui filent et coupent le fil de la vie. Ici, la Parque met « les lauriers à l’ombre » : les guerriers ont perdu leurs trophées, ils sont tout nus.
Ils arrivent à la « demeure sombre », donc les enfers (chez Pluton) où commence pour eux le temps des remords : l’allitération des « m » des derniers vers plonge les héros et leurs remords dans un marmonnement assourdi, éteint.
Pannard utilise un intéressant jeu de sonorités dans les mots « insensés » et « cinq cent mille » : les « s » soulignent le dépit des guerriers morts et déchus. Quant à l’assonance « in » + « an », elle rappelle le braiement de l’âne…
Ce que dit Pannard, c’est que les guerriers ne comprennent leurs crimes que trop tard : quand ils sont morts, pas avant ! Serait-ce le sort attendu pour les quelques uns qui, de nos jours, mettent l’humanité à feu et à sang ?
Et comme le dit également Gaston Couté (dans « la Paysanne ») :
Et méprisons la gloire immonde
Des héros couverts de lauriers
Ces assassins ces flibustiers
Qui terrorisèrent le monde »