Charles Pennequin (1965 – …)
Dedans (1999 – 2024) – Extrait
Je vais rentrer dans moi. Il faut que j’appuie sur le bouton. C’est le bouton entrez. (…) Si je caresse ce bouton c’est que je suis en vie. C’est ce que je me dis. Je me dis si je suis à frôler le bouton pour entrer c’est que je suis encore vivant. Je sais combien il est important de le savoir. On regrettera peut-être un jour ce moment où je caressais ce bouton sans y penser. Alors j’y pense. Comme ça je ne le regretterai pas. J’aurais pu y penser avant. Penser aussi à ça en d’autres moments. Au lieu de ne penser qu’à moi. J’aurais pu ne penser qu’au bouton. Je me serais dit finalement je suis en vie. Quoique je fasse. Je ne regretterai pas aujourd’hui de ne pas y avoir pensé hier. Puisque je le pense aujourd’hui. Je le pense plus qu’hier. Plus je pense et plus je me fais de la bile pour demain. Le fait de regarder précisément ce bouton me fait souffrir atrocement. Je ne sais pas ce qu’il adviendra après. Quand je l’aurai oublié. Je ne sais pas si ce sera encore pareil. Peut-être qu’on changera un jour. On ne préfère plus y penser. D’habitude on appuie et on s’intéresse peu à ce qu’il advient ensuite. Est-ce qu’il y a quelqu’un qui appuie d’une autre façon que moi sur ce bouton. Est-ce qu’il y a quelqu’un qui se questionne autant que moi face à lui. Est-ce que quelqu’un peut autant souffrir que moi en le voyant. Est-ce que quelqu’un souffre déjà rien qu’en se voyant. En se voyant appuyer dessus. En se voyant le caresser. Est-ce que quelqu’un le caresse autant que moi. Est-ce qu’on s’en sert uniquement pour entrer. Moi je m’en sers pour penser. Je pense à lui dès que je le touche. Je me dis à cet instant là comme c’est merveilleux. Je suis en vie.
« Dedans » est un livre de cent cinquante pages. Il comprend un seul chapitre et un seul paragraphe. Aucun alinéa, aucune coupure. Les phrases sont extrêmement simples : brèves, une seule proposition, pas de mots compliqués, pas de ponctuation sauf le point à la fin de chaque phrase.
Il en résulte une lecture hachée, avec des respirations courtes. Dans la postface, l’auteur recommande de lire à voix haute. Je l’ai fait : c’est fatigant. Ça brouille le sens. Ça essouffle. C’est fait exprès.
Chaque séquence — appelons cela « séquence » — part en général d’un mot de la séquence précédente. Ce mot est répété, avec des significations gauchies, des doubles sens (parfois un jeu de mots), dans des tournures de phrases différentes, variées, semblables ou opposées (par exemple positives puis négatives). Après quelques lignes apparaît un nouveau mot qui fait l’objet du même traitement. Il arrive que l’auteur revienne à un mot déjà utilisé une ou deux pages auparavant, ce qui complique la compréhension.
Charles Pennequin dit dans la postface :
« Je voulais (…) qu’on ne puisse identifier la poésie à l’intérieur du livre, que le texte l’emporte sur le poème (…). Je voulais qu’on sente surtout l’effet bulldozer sur les poèmes. Tous mes poèmes étaient rangés, ici, ou plutôt passés à la déchiqueteuse, un par un, écrasés par le rouleau compresseur du texte. »
« C’est vraiment du côté de la poésie que ça va, mais une poésie méconnaissable, une poésie qui détruit ses poèmes ».
« [Dedans] n’a pas peur d’aller dans le mur, celui de la poésie bien dite et bien convenue qui nous revient de partout aujourd’hui. Dedans est un texte qui se bat toujours contre l’affadissement poétique actuel » (…).
Quelque chose me gêne un peu dans cette démarche. Les poètes d’avant garde ont tendance à écrire exclusivement sur le langage lui-même ou sur la poésie elle-même. Ça boucle. Ça regarde son nombril. Mais bon, s’ils créent, il faut bien qu’ils pensent…
Dans « Dedans », quelques passages sortent du canevas. Par exemple, ce qui semble être une histoire de famille, ou un dialogue chirurgical, ou des réflexions sur la vie et la mort, ou une allusion à l’extrême-droite…
C’est comme dans la vraie vie, le grave côtoie le futile.
Et le vécu finit toujours par faire des bulles à la surface…