Maurice Rollinat (1846 – 1906)
Les névroses (1883)
Le malheureux ver de terre
Vit sans yeux, sans dents, tout nu,
Dans l’horreur et le mystère.
Tortueux comme une artère,
C’est un serpent mal venu,
Le malheureux ver de terre.
Jardinet de presbytère,
Et vieux parc entretenu
Dans l’horreur et le mystère
Tentent par leur ombre austère
Et leur calme continu
Le malheureux ver de terre.
Il suit l’étang délétère
Et le buisson biscornu
Dans l’horreur et le mystère.
Reptile humble et sédentaire,
Dans son trajet si menu,
Le malheureux ver de terre
Fuit la poule solitaire
Et le pêcheur saugrenu
Dans l’horreur et le mystère.
Lorsque la chaleur altère
Le sol herbeux ou chenu,
Le malheureux ver de terre,
Qui de plus en plus s’enterre,
Devient gros, rouge et charnu
Dans l’horreur et le mystère.
Et c’est le dépositaire
Des secrets de l’inconnu,
Le malheureux ver de terre
Dans l’horreur et le mystère.
Le très tourmenté Maurice Rollinat, inspiré par Baudelaire, a produit une œuvre pessimiste, où il s’interroge sur la mort et la folie…
Mais Rollinat le Berrichon aime la nature et la campagne : il s’en inspire dans plusieurs recueils. C’est aussi un excellent musicien et chanteur : lorsque son écriture l’éloigne de ses angoisses, elle devient légère, voire primesautière.
Dans cette villanelle à la forme si rigoureuse, son insistance sur « l’horreur et le mystère », sur les « secrets de l’inconnu » font penser qu’il parle plutôt de nous autres, pauvres humains…
En effet, le cheminement du ver de terre est semblable à celui des hommes, du stade de nourrisson (« sans yeux, sans dents, tout nu ») jusqu’au jour où il s’enterre. Le pauvre passe par ses ambitions (« jardinet de presbytère », « vieux parc entretenu »), ses tentations, les complications (« délétère », « biscornu »), les dangers qui le menacent, jusqu’à son opulence finale (« gros, rouge et charnu »).
La mort le guette parfois. Il est menacé par la « poule solitaire » et le « pêcheur saugrenu » qui auraient aussi bien pu être un « pêcheur solitaire » et une « poule saugrenue » : Maurice Rollinat, s’amuse !
Finalement, le pauvre lombric, devenu philosophe, se trouve « dépositaire » de secrets qu’il ne comprend pas…
Pauvre ver de terre !