Pierre de Ronsard (1524-1585)
Sonnets pour Hélène
Si c’est aimer, Madame, et de jour et de nuict
Resver, songer, penser le moyen de vous plaire,
Oublier toute chose, et ne vouloir rien faire
Qu’adorer et servir la beauté qui me nuit ;
Si c’est aimer de suivre un bon-heur qui me fuit,
De me perdre moy-mesme, et d’estre solitaire,
Souffrir beaucoup de mal, beaucoup craindre, et me taire
Pleurer, crier merci, et m’en voir esconduit :
Si c’est aimer de vivre en vous plus qu’en moy mesme,
Cacher d’un front joyeux une langueur extresme,
Sentir au fond de l’ame un combat inegal,
Chaud, froid, comme la fiévre amoureuse me traitte :
Honteux, parlant à vous, de confesser mon mal ;
Si cela c’est aimer, furieux, je vous aime.
Je vous aime, et sçay bien que mon mal est fatal.
Le cœur le dit assez, mais la langue est muette.
Si c’est aimer, Madame, et de jour et de nuit
Rêver, songer, penser le moyen de vous plaire,
Oublier toute chose, et ne vouloir rien faire
Qu’adorer et servir la beauté qui me nuit ;
Si c’est aimer de suivre un bonheur qui me fuit,
De me perdre moi-même, et d’être solitaire,
Souffrir beaucoup de mal, beaucoup craindre, et me taire
Pleurer, crier merci, et m’en voir éconduit :
Si c’est aimer de vivre en vous plus qu’en moi-même,
Cacher d’un front joyeux une langueur extrême,
Sentir au fond de l’âme un combat inégal,
Chaud, froid, comme la fièvre amoureuse me traite :
Honteux, parlant à vous, de confesser mon mal ;
Si cela c’est aimer, furieux, je vous aime :
Je vous aime, et sais bien que mon mal est fatal :
Le cœur le dit assez, mais la langue est muette.
Hélène de Surgères était une demoiselle d’honneur de Catherine de Médicis, régente du royaume de France. Elle appartenait donc à « l’escadron volant » : un groupe de jeunes femmes chastes et séduisantes, qui, par leurs qualités intellectuelles et leur conversation brillante, aidaient leur maîtresse dans la diplomatie complexe de cette époque troublée. Rien à voir avec la troupe de filles peu farouches trop souvent décrite…
Ronsard a presque 50 ans lorsqu’il rencontre la bien trop jeune Hélène. Il en tombe amoureux, ne peut la séduire, lui voue un amour platonique, et lui écrit des poèmes enflammés, Comme ce madrigal…
Qui est d’abord un cri : la reprise des mêmes mots au début de chaque strophe (« si c’est aimer ») montre un Ronsard emporté, qui s’adresse directement à sa dame, mais avec une nuance : il apparaît seulement dans le pronom « me » (ou « moy mesme »), comme s’il était uniquement l’objet sans volonté de son amour. Ce n’est qu’à la dernière strophe qu’arrive le « je » : l’aveu (« je vous aime ») est répété, accentué par l’adjectif « furieux » qui insiste sur l’exaltation du poète.
Cette ardente déclaration exprime la complexité de ses sentiments :
- La souffrance, telle une maladie : « souffrir », « langueur extrême », « fiévre amoureuse », « mon mal ».
- Le désespoir : « pleurer », « crier merci » (= implorer la pitié).
- Le sentiment d’échec : « beauté qui me nuit », « bon-heur qui me fuit », « m’en voir esconduit », « combat inegal ».
- La confusion de l’esprit : « front joyeux / langueur extrême », « oublier toute chose », « chaud, froid ».
Ronsard exprime aussi son désordre et sa confusion dans la forme du madrigal.
- Les deux premières strophes sont des quatrains, avec des rimes bien ordonnées.
- Les deux dernières sont un quintil et un tercet (pour placer en début de strophe l’anaphore « si cela c’est aimer »), où les rimes sont placées de façon presque aléatoire.
Cet amour impossible, non partagé, se résout dans la honte et le refoulement (« me taire », « la langue est muette »).
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Cependant…
Ce « madrigal », inséré dans le recueil des « sonnets à Hélène » n’est justement pas un sonnet. Et le ton diffère des autres poèmes. Est-ce bien à Hélène que parle Ronsard ?
Certains, arguant de ce personnage aimé, mais idéalisé, abstrait, fantasmé, ont dit qu’il s’agissait d’une réminiscence de l’amour courtois des trouvères et troubadours. Pourquoi pas ? Il est vrai que le poète s’adresse à elle comme à une idole (« adorer et servir »…).
Ronsard, cœur d’artichaut, aimait-il réellement Cassandre, Marie, Hélène et les autres, ou bien était-il amoureux transi de l’amour lui-même, impossible pour ce cinquantenaire « grison » et clerc tonsuré ?…
Lui qui écrit aussi, toujours dans le même recueil, considérant deux colombes qui s’embrassent :
Vous avez par nature et par effect le bien
Que je n’ose esperer tant seulement en songe !
C’est vous qui voyez…