Jacques Roubaud (1932 – 2024)
Quelque chose noir (1986)
Descends et dors dans cet arbre, dans cet arbre.
Repousse la terre dans cet arbre, dans cet arbre.
Ecope la terre dans cet arbre, dans cet arbre.
Désinvente le noir dans cet arbre, dans cet arbre.
Reconstruis des jambes dans cet arbre, dans cet arbre.
Décline les poussières dans cet arbre, dans cet arbre.
Coupe la lumière dans cet arbre, dans cet arbre.
Emplis les orbites dans cet arbre, dans cet arbre.
Ecris, écris toi vivante dans cet arbre

Alix Cléo Roubaud est une photographe, décédée à trente ans des suites d’un asthme très grave qui l’empêchait de respirer. Elle est l’auteur d’un ouvrage intitulé « Si quelque chose noir », où elle montre à la fois sa souffrance, sa hantise de la mort, et l’amour de son époux, Jacques Roubaud.
Lui est un esprit universel, poète, mathématicien, spécialiste de la poésie japonaise médiévale, passionné de sonnets (il disait qu’il en avait lu plus de 150.000, et mémorisé quelques milliers), connaisseur et érudit dans d’autres domaines encore. Ce touche-à-tout est également l’un des fondateurs de « l’Oulipo » (« ouvroir de littérature potentielle »), aux côtés de Raymond Queneau et Georges Pérec : c’est un laboratoire, où les auteurs s’attachent à explorer l’écriture à contrainte (il s’agit d’écrire en respectant des contraintes admises à l’avance ; par exemple en s’interdisant d’utiliser la lettre « e », comme Georges Pérec dans son roman « La disparition »).
Lorsqu’Alix meurt, la vie de Jacques Roubaud bascule : il devient momentanément aphasique, ne peut plus lire ni écrire… C’est seulement trois ans plus tard qu’il publie le recueil « Quelque chose noir », où, en s’appuyant sur les photographies d’Alix, il parle de son amour, de sa présence et de sa disparition, du souvenir, de la mort. Le « néant » y occupe une place centrale, de même que le « noir », couleur du vide et de la mort, comme dans l’œuvre d’Alix.
Les visions du couple Alix / Jacques sont (à mon sens) parmi les plus puissantes qui aient jamais été écrites ou montrées sur ces sujets.
Le poème de ce jour illustre (incomplètement) la démarche de Jacques Roubaud : il regarde une photo d’arbres. Il se souvient qu’il a surpris Alix lors de la prise de vue : c’était la nuit, près de la maison, elle photographiait des cyprès (symbole d’éternité), tenant l’appareil serré sur sa poitrine ; la pose avait duré quinze minutes. Alix s’efforçait de domestiquer son souffle, si ténu ; elle était en train d’apprivoiser le noir, le vide, sa souffrance et sa mort.
Le poème reproduit la fascination provoquée par les arbres sombres. Ils avalent Alix. Elle se fond, s’absorbe dans leur obscurité, où les injonctions de Jacques ne peuvent la rejoindre (« descends et dors », « repousse la terre », etc). Momentanément, les cyprès déforment, tordent la relation de Jacques et Alix.
Alternant la prose et les vers, le recueil de Jacques Roubaud comprend neuf groupes de neuf poèmes chacun, auquel s’ajoute un dixième groupe, composé d’un seul poème, intitulé « Rien ». Le chiffre 9 est celui de la mort dans l’œuvre de Dante.
Là s’arrête la construction formelle : le mathématicien Jacques Roubaud n’est pas allé plus loin.
Comme si dans l’équation trop de rien noir.