Jean Rousselot (1913 – 2004)
Il n’y a pas d’exil (1954)
A Jean Bouhier.
La nuit, dans des faubourgs délayés par la pluie,
J’ai marché sur l’asphalte avec des inconnus
Qui tenaient bon, qui se taisaient
Qui m’acceptaient tel que je suis.
Le jour venu j’ai vu des hommes, par milliers,
Sans mot dire, comme des plantes,
Recouvrir la marelle inerte de la terre
Et celle, absurde, de mes songes,
Et j’ai senti que je germais dans ce silence,
Qu’on attendait mon grain, que je n’étais pas seul
Puisque j’avais des mains pour prendre et pour donner.
Depuis je ne sais plus si j’écris un poème
Ou si je fais aller la cloche de mon cœur
Sous l’océan des mots gâtés par la mémoire,
Mais je sais que ma voix est faite pour l’oreille
Et qu’on l’entend, comme j’entends chanter sous terre
Le boulanger blafard qui fait son pain la nuit.
*
Pour les hommes, pas d’autre église que ce pain
Qu’on prend à bras-le-corps comme une fiancée.
Elle aura pour vitraux les losanges du blé,
Le rouge ce sera celui de vos yeux rouges,
Repasseuses ! Vigies ! Gens des mines ! Le bleu
Celui de vos mains bleues de veines et de peines,
Mères flétries, maçons qui mangez sur le pouce,
Laboureurs, tâcherons, vieux chevaux de retour
Qui marchez pesamment au bras du petit jour.
*
J’ai vu des hommes par milliers comme des plantes.
Mais libres de mourir ou d’imposer au ciel
La fédération immense de leurs sèves
Et je les ai choisis, qui choisissaient eux-mêmes
L’Inespéré, dès lors qu’ils me tendaient la main.
C’était l’aurore et nous allions manger le pain
Qu’on fait la nuit — comme l’amour et les poèmes.
D’origine ouvrière, Jean Rousselot n’a pas fait d’études. Cela ne l’empêche pas, se formant seul, de réussir le concours de commissaire de police. En poste à Orléans, il entre très rapidement dans la Résistance, où il accède à d’importantes responsabilités. Après la guerre, il décide de vivre de sa plume. Poète, écrivain, critique, il devient un ardent défenseur des poètes et des gens de lettres. Il s’engage dans les combats sociaux en France (et contre le stalinisme, notamment en 1956).
Sur le plan littéraire, rejetant le surréalisme, sans complaisance avec le régime de Vichy, méprisant le parisianisme, craignant la gloire et le succès, il est proche dès 1940 des poètes de « l’école de Rochefort », et de son fondateur Jean Bouhier, auquel est dédié ce poème.
Les poèmes de Jean Rousselot sont marqués à la fois par ses doutes, ses désarrois, ses hésitations, mais aussi par la fraternité dont il ne se départit jamais. Beaucoup de ses textes exaltent l’apport de la poésie à l’humanité.
Jean Rousselot rend compte ici d’une manifestation ouvrière à laquelle il a participé :
« J’ai marché sur l’asphalte avec des inconnus
Qui tenaient bon (…) »
La première partie du poème décrit la rencontre avec la foule : il se sent étranger, mais accepté, et surtout accepté en tant que poète :
« J’ai senti que je germais dans ce silence,
Qu’on attendait mon grain (…) »
C’est évidemment très important pour lui : comme l’indique la cinquième strophe, la voix des ouvriers et la voix du poète se répondent et se complètent.
« La nuit », qui ouvre et ferme la première partie du poème, laisse alors la place aux couleurs de la deuxième partie : le rouge, le bleu, la troisième couleur étant le blanc du pain. Les manifestants cessent d’être des « inconnus », des « hommes » indéfinis, pour retrouver leur identité de travailleurs (repasseuses, vigies, gens des mines, etc).
Il s’agit de construire un monde laïque et tricolore. Mais ce monde est aussi une « église » : le « pain » (cité trois fois dans le poème), que l’on chante et que l’on fabrique (« on attendait mon grain »), ressemble tellement à l’eucharistie !
Place alors à la troisième partie, où le poète exprime son soulagement et son espoir de poète : il a « choisi » ces hommes, ces hommes lui « tendaient la main ».
C’est le moment de « l’aurore », qui succède au « petit jour » de la deuxième partie et à la « nuit » du début.
Et ce poème, au fur et à mesure de sa progression, est habité par la Résistance (« qu’on fait la nuit ») et ses combattants (« libres de mourir ») : pour Rousselot, les combats se suivent et se ressemblent.