Angèle Vannier (1917 – 1980)
Les songes de la lumière et de la brume (1947)
Mon visage écartait le poison des ombelles
La griffe des ajoncs au rébus des venelles
Cette nuit m’attendait depuis l’âge des fards.
Ah ! retrouver le lit des moraines sauvages
Pour déchiffrer la glèbe et sa prime verdeur
Mes cheveux sont casqués de lunaires ombrages
Et filent sous la roche avec les poissons-fleurs
Des ailes de corbeaux battent sous mes paupières.
J’éponge le silence écrasé par les pierres…
Je les entends monter dans la pluie des hameaux
Un rire caverneux d’épaules envoûtées
Secoue des fardeaux gris, plombés de coques d’eau.
Je les entends craquer dans l’herbe de l’ondée.
Belle à frémir, belle à mourir, sauge des nuits
Bien sûr, leur âme est prise à des cristaux de neige
Il faut un souffle doux pour la fondre sans cris
Il faut qu’une buée poreuse la protège.
Le vieillard a lâché les rênes pour comprendre
Où la sébile en bois blessait ses os brisés.
La femme grave épie la tache des sommets
L’enfant s’agite un peu sous son rideau de cendre.
Emportez-moi dans la charrette pauvre et nue
Avec le grand vieillard et la femme et l’enfant,
Emmenez-moi crever l’oraison des étangs
Des étangs noirs, pétris du charme des ciguës.
Angèle Vannier est devenue aveugle à l’âge de 22 ans. Demeurée prostrée pendant un an dans sa maison familiale de Bazouges-la-Pérouse, elle prend conscience de ses capacités poétiques, ce qui la sauve.
Dans son premier recueil (1947), elle nous plonge dans un univers ésotérique, où se mêlent les traces de son éducation chrétienne, le mysticisme celtique, des mythes païens, une vision panthéiste du monde.
La Bretonne Angèle Vannier a, par ses lectures et ses relations, découvert l’ésotérisme et l’astrologie, qu’elle mêle aux légendes de Brocéliande qui la fascinent et à la tradition catholique rigoriste dont elle ne se défait pas… Sa vision du monde s’enrichit de sa cécité, dont elle cherche à dépasser la souffrance qu’elle lui inflige.
C’est ainsi que ce poème s’ouvre et se clôt sur l’évocation du poison, peut-être du suicide : ce poème nous promène du « poison des ombelles » (au premier vers : la ciguë est une ombellifère) au « charme des ciguës » (dernier vers).
Entre ces deux vers, aspirant à une plénitude dont pourrait l’éloigner sa cécité, Angèle Vannier s’immerge dans un monde fantasmé, imaginaire, rêvé, où elle a trouvé les raisons de vivre, où les pierres et l’eau sont dotées de vie (tout au long de la première strophe).
L’accès à cet univers permet à Angèle de se dégager d’un fardeau qui entrave sa liberté : « retrouver les moraines », « déchiffrer la glèbe », « cheveux… casqués », « un rire caverneux d’épaules envoûtées secoue des fardeaux gris, plombés… ».
Ce poids qui l’oppresse est évidemment son infirmité, identifiée au détour de plusieurs vers : « cette nuit m’attendait », « des ailes de corbeaux battent sous mes paupières », « fardeaux gris », « sauge des nuits », « rideau de cendre », « étangs noirs ».
Les deux dernières strophes nous sortent d’un rêve pour en pénétrer un autre.
Le vieillard dans sa charrette est une réminiscence de l’Ankou, ce serviteur de la mort qui en Bretagne se charge d’emporter les âmes. Selon les diverses traditions, l’Ankou est seul ou assisté de ses aides : est-ce ici le rôle de la femme et de l’enfant ? Ou bien ces deux derniers représentent-ils Angèle elle-même, à divers moments de sa recherche vitale, puisque la femme cherche la lumière et que l’enfant secoue son « rideau de cendre » ? En tous cas, Angèle appelle ce prodigieux attelage à l’écarter du « charme des ciguës » où elle a failli sombrer au premier vers…