Vannier – Emportez-moi

Angèle Vannier (1917 – 1980)
Les songes de la lumière et de la brume (1947)

Mon visage écartait le poison des ombelles
La griffe des ajoncs au rébus des venelles
Cette nuit m’attendait depuis l’âge des fards.
Ah ! retrouver le lit des moraines sauvages
Pour déchiffrer la glèbe et sa prime verdeur
Mes cheveux sont casqués de lunaires ombrages
Et filent sous la roche avec les poissons-fleurs
Des ailes de corbeaux battent sous mes paupières.
J’éponge le silence écrasé par les pierres…
Je les entends monter dans la pluie des hameaux
Un rire caverneux d’épaules envoûtées
Secoue des fardeaux gris, plombés de coques d’eau.
Je les entends craquer dans l’herbe de l’ondée.

Belle à frémir, belle à mourir, sauge des nuits
Bien sûr, leur âme est prise à des cristaux de neige
Il faut un souffle doux pour la fondre sans cris
Il faut qu’une buée poreuse la protège.

Le vieillard a lâché les rênes pour comprendre
Où la sébile en bois blessait ses os brisés.
La femme grave épie la tache des sommets
L’enfant s’agite un peu sous son rideau de cendre.

Emportez-moi dans la charrette pauvre et nue
Avec le grand vieillard et la femme et l’enfant,
Emmenez-moi crever l’oraison des étangs
Des étangs noirs, pétris du charme des ciguës.

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