Jean Tardieu (1903 – 1995)
Les Dieux étouffés (1944)
Oradour n’a plus de femmes
Oradour n’a plus un homme
Oradour n’a plus de feuilles
Oradour n’a plus de pierres
Oradour n’a plus d’église
Oradour n’a plus d’enfants
Plus de fumée plus de rires
Plus de toits plus de greniers
Plus de meules plus d’amour
Plus de vin plus de chansons.
Oradour, j’ai peur d’entendre
Oradour, je n’ose pas
approcher de tes blessures
de ton sang de tes ruines,
je ne peux je ne peux pas
voir ni entendre ton nom.
Oradour je crie et hurle
chaque fois qu’un cœur éclate
sous les coups des assassins
une tête épouvantée
deux yeux larges deux yeux rouges
deux yeux graves deux yeux grands
comme la nuit la folie
deux yeux de petits enfants :
ils ne me quitteront pas.
Oradour je n’ose plus
Lire ou prononcer ton nom.
Oradour honte des hommes
Oradour honte éternelle
Nos cœurs ne s’apaiseront
que par la pire vengeance
Haine et honte pour toujours.
Oradour n’a plus de forme
Oradour femmes ni hommes
Oradour n’a plus d’enfants
Oradour n’a plus de feuilles
Oradour n’a plus d’église
plus de fumées plus de filles
plus de soirs ni de matins
plus de pleurs ni de chansons.
Oradour n’est plus qu’un cri
et c’est bien la pire offense
au village qui vivait
et c’est bien la pire honte
que de n’être plus qu’un cri,
nom de la haine des hommes
nom de la honte des hommes
le nom de notre vengeance
qu’à travers toutes nos terres
on écoute en frissonnant,
une bouche sans personne
qui hurle pour tous les temps.
Jean Tardieu est un poète souriant, drôle (c’est lui qui a composé « le hareng saur » et « la môme Néant »).
Mais en septembre 1944, comme tous les Français, il a pris en pleine figure le massacre d’Oradour-sur-Glane… Et il a hurlé ce poème.
Il commence par deux mots : « Oradour » et l’adverbe négatif « plus ». Par leur juxtaposition et leur répétition, le poète nous signifie le vide, le néant qu’est devenu ce « village qui vivait ». Il n’y a plus rien ici, rien que le cri d’une « bouche sans personne »…
Sur ces deux mots viennent s’accrocher les autres : « femmes », « hommes », « feuilles », « fumée », « chansons », etc… Les phrases s’enroulent autour de ces mots qui surgissent sans ordre, comme ils viennent à l’auteur.
Son effroi se double d’impuissance dans les strophes 3 et 5 : « je n’ose pas », « je ne peux pas je ne peux pas », lorsqu’il approche la réalité du crime (« blessures », « sang », « ruines »).
C’est dans la quatrième strophe qu’il « crie et hurle » le massacre. Là seulement sont évoqués les « assassins » et surtout les « deux yeux de petits enfants », métonymie des 643 victimes d’Oradour-sur-Glane… Ces yeux regardent le lecteur, comme leur humanité regarde les visiteurs à l’entrée du village mort, où est apposée la photographie de chacun des martyrs.
Cependant, Jean Tardieu ne se laisse pas écraser par l’épouvante : dans les strophes 6 et 8 il jette les mots qui fondent les obligatoires enseignements que les vivants devront plus tard aux morts.
Dans la sixième strophe, il semble donner une piste (je rétablis les deux points) :
Nos cœurs ne s’apaiseront
que par la pire vengeance :
Haine et honte pour toujours.
Mais il est de nouveau submergé par l’horreur dans la septième strophe, qui reprend l’évocation désordonnée du début.
C’est pourquoi le hurlement d’Oradour domine sa pensée dans la huitième strophe, lui interdisant toute conclusion. Jean Tardieu se contente de répéter les matériaux de base de la réflexion future : « nom » (d’Oradour), « honte », « haine », « hommes », « vengeance », mais cette fois sans développement raisonné.
Sa réflexion n’est pas terminée : il parle de « vengeance », pas encore de « justice »…
Qu’avons-nous fait de la mémoire du Martyr ?
L’Europe. Nous avons bien fait.