Tristan Tzara (1896 – 1963)
Sept manifestes dada (1924)
Prenez un journal.
Prenez des ciseaux.
Choisissez dans ce journal un article ayant la longueur que vous
comptez donner à votre poème.
Découpez l’article.
Découpez ensuite chacun des mots qui forment cet article et
mettez-le dans un sac.
Agitez doucement.
Sortez ensuite chaque coupure l’une après l’autre.
Copiez consciencieusement dans l’ordre où elles ont quitté le sac.
Le poème vous ressemblera.
Et vous voilà un écrivain original et d’une sensibilité charmante,
encore qu’incomprise du vulgaire
Exemple :
lorsque les chiens traversent l’air dans un diamant comme les idées et l’appendice de la méninge montre l’heure du réveil programme (le titre est de moi) prix ils sont hier convenant ensuite tableaux / apprécier le rêve époque des yeux / pompeusement que réciter l’évangile genre s’obscurcit / groupe l’apothéose imaginer dit-il fatalité pouvoir des couleurs / tailla cintres ahuri la réalité un enchantement / spectateur tous à effort de la ce n’est plus 10 à 12 / pendant divagation virevolte descend pression / rendre de fous queuleu-leu chairs sur un monstrueuse écrasant scène / célébrer mais leur 160 adeptes dans pas aux mis en mon nacré / fastueux de terre bananes soutint s’éclairer / joie demander réunis presque / de a la un tant que le invoquait des visions / des chante celle-ci rit / sort situation disparaît décrit celle 25 dans salut / dissimula le tout de ce n’est pas fut / magnifique l’ascension a la bande mieux lumière dont somptuosité scène 5 me music-hall / reparaît suivant instant s’agite vivre / affaires qu’il n’ y a prêtait / manière mots viennent ces gens
Le courant dadaïste est né au cours de la guerre de 14-18. La jeunesse européenne, les artistes, les intellectuels sont horrifiés et désespérés par le massacre auquel ils ont assisté. Pour Tristan Tzara et ceux qui l’entourent, il faut mettre en évidence l’absurdité de ce monde.
Il est révolté, nihiliste. Il n’a pas de projet politique, pas de projet de société. Pour l’instant, il veut seulement détruire le monde qui a engendré la guerre et la pensée qui a engendré ce monde.
Ici, le premier texte ressemble à un mode d’emploi. Il est très directif, ne laisse aucune liberté au lecteur. Il est également très simple à comprendre : aucun mot compliqué, aucune tournure de phrase sophistiquée. Cela s’adresse à un lecteur néophyte et ignorant qui, à la fin de l’exercice, devient un extraordinaire poète, « original et d’une sensibilité charmante ». Le poème résultant de l’expérience ressemblera à son auteur précisément parce que les deux sont purs, innocents, véritables, et… incompris.
C’est exactement le dessein des Dadaïstes au lendemain de la guerre : il s’agit de créer à partir de rien, ou à partir d’un état d’esprit entièrement nouveau, sans les pesanteurs ni les fautes héritées des vieilles traditions. Par conséquent, être incompris est normal : comment pourrait-on être compris si on utilise un langage et une pensée que personne n’a utilisé auparavant ?
Être compris serait la preuve de l’échec !
Dans l’ « exemple », Tzara a mis en œuvre sa recette. Résultat : on ne comprend rien.
D’où une question : « est-ce vraiment de la poésie ? », une question plus intéressante qu’on pourrait le penser. Car lorsqu’on pose cette question, on en pose en réalité une autre : si l’œuvre de Tzara est poétique, alors elle s’insère dans la longue histoire de l’humanité poétique depuis Homère. Alors, la révolte de Tzara n’est pas seulement destructrice, elle devient constructrice. Il y a donc de l’espoir pour le poète… et pour Tzara.
Or précisément, Tzara répond lui-même. Dans le titre du texte d’abord : « Pour faire un poème dadaïste ». Et dans la conclusion : « le poème vous ressemblera ».
C’est bien vers un poème que Tzara oriente le lecteur. Donc la création est possible. Donc il y a de l’espoir.
(vous noterez quand même que Tzara dit « pour faire un poème », et non « pour écrire » ni « pour composer », ce qui laisse une ambiguïté : s’agit-il d’un geste technique ou d’une création ?)
Ainsi, il y a poésie, mais une poésie nouvelle, bâtie sur le langage nouveau, celui qui émerge dans « Lorsque les chiens traversent ».
Pour Tristan Tzara, que l’on comprenne ou non ce qui est écrit n’a aucune espèce d’importance : ce qui est important, c’est de redémarrer, de faire quelque chose, de foisonner, d’exploser, de créer… Il contredit finalement sa volonté de destruction !