Paul Valéry (1871 – 1945)
Charmes (1922)
Dures grenades entr’ouvertes
Cédant à l’excès de vos grains,
Je crois voir des fronts souverains
Éclatés de leurs découvertes !
Si les soleils par vous subis,
Ô grenades entre-bâillées,
Vous ont fait d’orgueil travaillées
Craquer les cloisons de rubis,
Et que l’or sec de l’écorce
À la demande d’une force
Crève en gemmes rouges de jus,
Cette lumineuse rupture
Fait rêver une âme que j’eus
De sa secrète architecture.

Paul Valéry a écrit : « Le poème, cette hésitation, prolongée entre le son et le sens… »
Le sens :
Vous lisez un poème. Il vous accroche : vous ne savez pas pourquoi. Lisez-le cinq fois, dix fois, trente fois. Maintenant… plus tard… Prenez votre temps… Vous trouverez pourquoi il vous a accroché.
Un poème c’est le contraire du téléphone portable : rien n’est immédiat, la découverte est subtile, longue et durable.
Un poème, c’est du temps.
Mais vous ne serez jamais sûr de rien. Paul Valéry disait : « Mes vers ont le sens qu’on leur prête »…
Et son maître, Stéphane Mallarmé : « mes poèmes perdent à être expliqués ».
Le son :
Un poème se dit et s’écoute (un murmure, un ronronnement, un soupir, une lamentation, un cri, un hurlement…).
Prenez le sonnet des « Grenades »… Vous apprécierez les allitérations des « r » dans le premier quatrain, qui accompagnent l’âpreté de la recherche scientifique.
Vous écouterez « l’or sec de l’écorce » crever et s’épancher dans les « j » des « gemmes rouges de jus ».
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Dès le premier quatrain, les « dures grenades » apparaissent comme la métaphore de l’esprit humain, plus précisément de l’esprit scientifique (« fronts souverains », « découvertes »).
Comme le cerveau, les grenades de Valéry obéissent à des forces qu’elles ne maîtrisent pas : « cédant à l’excès de vos grains », « éclatés », « soleils par vous subis », « à la demande d’une force ». Elles sont même « travaillées d’orgueil » !
C’est que l’esprit humain ne peut pas ne pas s’exprimer, comme l’expose le premier tercet : « l’or sec de l’écorce » explose malgré lui, « à la demande d’une force », dans un éblouissement de couleurs éclatantes : « soleils », « rubis », « l’or », « rouges de jus », « lumineuse rupture ».
L’explosion a deux conséquences.
Elle nous fait découvrir l’essence de l’esprit, de l’entrebaillement du vers 6 jusqu’à la « secrète architecture » (derniers mots du poème), découverte émaillée des différents visages de la grenade : « dures », « entr’ouvertes », « entre-baillées », « cloisons de rubis », « écorce », « rouges de jus », « secrète architecture »
En s’ouvrant, l’esprit se transforme : la science part à la rencontre de « l’âme » qui « rêve » (c’est la poésie !) dans l’avant-dernier vers. L’éclatement n’aboutit pas à une dispersion des graines, mais au contraire à une sorte d’unité générale qui se révèle dans la « secrète architecture » de l’esprit.
Ainsi les mondes intérieurs du chercheur, de l’écrivain, du penseur n’ont de sens que s’ils s’exposent à la lumière des hommes. Et cette exposition, cette mise à nu, ce dévoilement transforment le penseur comme l’éclatement transforme la grenade.
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Lorsque ce poème est publié dans le recueil « Charmes » (en 1922), il y a presque trente ans que Paul Valéry écrit quotidiennement ses « cahiers ». Jusqu’à sa mort en 1945, il continuera sans relâche : il y est question de science, de littérature, de poésie, d’histoire, de politique, de langage, d’art… Ce foisonnement de notes, comme les grains des grenades, illustre la « vie de l’esprit » à laquelle il a consacré sa vie.
Le sonnet des Grenades est une image de sa pensée, un résumé fulgurant des trente mille feuillets qu’il a noircis en cinquante ans.
Est-ce dans ces quelques vers que Paul Valéry a laissé éclater sa propre grenade ?