Emile Verhaeren (1855-1916)
Les Flamandes (1883)
Les servantes faisaient le pain pour les dimanches,
Avec le meilleur lait, avec le meilleur grain,
Le front courbé, le coude en pointe hors des manches,
La sueur les mouillant et coulant au pétrin.
Leurs mains, leurs doigts, leur corps entier fumait de hâte,
Leur gorge remuait dans les corsages pleins.
Leurs deux poings monstrueux pataugeaient dans la pâte
Et la moulaient en ronds comme la chair des seins.
Le bois brûlé se fendillait en braises rouges
Et deux par deux, du bout d’une planche, les gouges
Dans le ventre des fours engouffraient les pains mous.
Et les flammes, par les gueules s’ouvrant passage,
Comme une meute énorme et chaude de chiens roux,
Sautaient en rugissant leur mordre le visage.
Emile Verhaeren était un Belge francophone. Très mobilisé sur les questions sociales, ce sympathisant anarchiste en a fait un thème privilégié de son œuvre. Intéressé par les changements de la société moderne, il écrit sur les villes et les campagnes de son temps. Il était également très amoureux de son épouse, et n’a pas manqué de lui dédier trois recueils…
Dans « la cuisson du pain », le poète transfigure les servantes (les « gouges ») : toutes les parties de leur corps sont évoquées (front, coude, mains, doigts, poings, gorge, corps entier), mais ces corps ne sont pas féminins ; ce sont des corps combattant d’autres êtres vivants (poings monstrueux). Le pain et le four sont animés comme les gouges elles-mêmes (ventre, chair des seins, gueules, chiens roux, sautaient, rugissant, mordre…).
Les verbes sont tous des verbes de mouvement (coulant, fumait, remuait, pataugeaient, moulaient, engouffraient, sautaient…). Le four est lui-même personnifié comme un dragon cruel (ventre, flammes, gueules, meute, rugissant, mordre…). L’âpreté du combat, qui ne souffre aucun repos, est accentuée par la chaleur (sueur, fumait de hâte, bois brûlé, flammes…) et la couleur rouge qui noie la scène.
Le combat, la sueur, les brûlures, les morsures… La forge de Vulcain ! Quelle ambiance !