Armand Robin (1912 – 1961)
O fastueuse pauvreté ! Délicieux Recevoir dans le Donner !
En craintive témérité ! En non-captivité captivité !
En taciturnité grand Parler
En plein jour intimidé,
Ne triomphant qu’avec craintive anxiété !
Mort fringante de vie ! En l’Un délicieuse vie !
Vie banquetante en pénurie ! En rébellion abandon de vie !
Bien qu’assouvie, allanguie vie !
De songes jamais rassasiée songeuse vie !
Vie en songe de vie et, dédoublée, vie de vie !
(traduction Armand Robin)
O reiche Armuth ! Gebend, seliges Empfangen !
In Zagheit Muth ! in Freiheit doch gefangen.
In Stummheit Sprache,
Schüchtern bei Tage
Siegend mit zaghaftem Bangen.
Lebendiger Tod, im Einen sel’ges Leben
Schwelgend in Noth, im Widerstand ergeben,
Genießend schmachtend,
Nie satt betrachten
Leben im Traum und doppelt Leben.
(Karoline Von Günerrode)
O opulente pauvreté ! Donnant, et bienheureux, recevoir !
Avec un timide courage ! En liberté mais prisonnier.
Dans un langage muet,
Timide le jour
Vainqueur craintivement apeuré.
Mort vivant, dans l’unique vie bienheureuse
Se prélassant dans la détresse, résigné à la résistance,
Languissamment rassasié,
Jamais lassé
Vivre dans le rêve et deux fois vivre.
(traduction Maurice Guéguen)
Poétesse allemande romantique, Karoline Von Günderrode se passionne pour les grands thèmes de ce courant : la liberté (la Révolution française), l’amour, la mort…
Amoureuse passionnée d’un homme marié, elle ne supporte pas que celui-ci l’abandonne. Elle n’admet pas que la médiocrité de son amant lui interdise de vivre son idéal. Elle se suicide à 26 ans, au bord du Rhin, d’un coup de stylet au cœur…
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Amour (Poésie non traduite)
Armand Robin (1912 – 1961)
Petit paysan de Basse Bretagne, très pauvre, élève prodige, esprit brillant, poète, traducteur, polyglotte (il parlait, dit-on, une bonne vingtaine de langues et en maîtrisait plus ou moins une vingtaine d’autres), critique, voyageur, essayiste… rebelle, anarchiste, inclassable, marginal, refusant l’aide de ses amis, drogué de fatigue et de maladie… vomissant l’édition (refusant parfois de publier), l’intelligentsia littéraire parisienne, le communisme, le capitalisme… Mort très très bizarrement dans un commissariat parisien…
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« Traduttore, traditore » : « traducteur, traître ». Les Italiens ont le sens de la formule. Mais est-ce bien exact ?
On dit que celui qui traduit un poème crée une nouvelle œuvre. On dit aussi que le poète appartient au lecteur davantage qu’à l’auteur…
(Je voudrais que ma propre traduction ne trahît pas trop l’art de Karoline von Güderrode. Je l’espère juste assez fidèle pour que chacun s’interroge sur celle d’Armand Robin, qui a assurément composé une œuvre nouvelle – MG).
Dans sa traduction de la première strophe, Robin a respecté les oxymores de Karoline (« fastueuse pauvreté », « craintive témérité», etc). Il s’est contenté d’appuyer (par des majuscules) sur les mots « Recevoir », « Donner », « Parler », c’est-à-dire sur la puissance du langage dans l’échange.
La deuxième strophe, c’est la vie qui explose. Elle est citée dix fois, et une onzième dans le mot « assou – vie » ! Chez Karoline, le mot « Leben » intervient seulement quatre fois…
Armand Robin, poète, plutôt taciturne, solitaire, ombrageux, sans famille à Paris, avec si peu d’amis, a écrit de nombreux poèmes où il exalte son amour de l’humanité :
Je veux être avec les hommes partout dans le monde entier.
Le voici ici adhérant à la vision de l’amour de Karoline, l’enrichissant même en le considérant comme l’essence de la vie.
A cent cinquante d’écart, il est fascinant le dialogue de Karoline et d’Armand sur le langage, sur leur quête d’amour, sur leur quête de vie, sur leur solitude, sur la poésie…
Ce poème est extrait d’un ouvrage d’Armand Robin intitulé « Poésie non traduite » où ne figurent que des traductions… Pourquoi ce paradoxe ? Du point de vue de Robin, la poésie non-française ne peut pas être « étrangère », puisqu’elle est humaine. Elle n’a donc pas à être « traduite », mais seulement partagée, interprétée, enrichie, éclairée sous un jour nouveau.
Traduction, écoute, échange, dialogue…