Vincent Voiture (1597 – 1648)
Pour nous soûler ([1]) il nous faut des perdreaux,
Force pluviers, et force cailleteaux ;
Mais à cela je veux faire la nique ([2]),
Si nous n’avons la bisque magnifique
A double front et triples chapiteaux.
Que l’entremets paraisse des plus beaux,
Suivi de fruits entassés à monceaux ;
Car il nous faut une chère Angélique ([3])
Pour nous soûler.
Nous y voulons contes, et mots nouveaux,
Chansons, dizains, ballades et rondeaux,
Et quand et quand excellente musique ;
Et plus que tout un broc de vin qui pique ;
Que dis-je, un broc ? Il en faut des tonneaux
Pour nous soûler.
[1] Rassasier, assouvir.
[2] « Faire la nique », au XVIIe siècle : dédaigner, mépriser.
[3] Voiture joue sur la double valeur du mot, nom commun pour désigner la tige confite utilisée en pâtisserie et prénom d’une actrice célèbre de l’époque, Angélique Paulet.
Vincent Voiture était très connu de son temps (sous le règne de Louis XIII). Il n’a pourtant rien publié de son vivant, se contentant de mener une brillante carrière de littérateur mondain…
Composant des pièces plaisantes et spirituelles, il a cherché les formes poétiques les mieux à même de correspondre à cette manière, par exemple ici, le rondeau : composé de trois strophes, il présente seulement deux rimes. Le premier vers est repris comme un refrain à la fin des deuxième et troisième strophes.
Et ce rondeau nous égaie l’esprit et l’estomac, en nous faisant apprécier cette « excellente musique » : le français du XVIIe siècle…
Bon appétit !